De tous les pionniers de la bande dessinée à l'échelle mondiale, le plus méconnu est sûrement Albéric Bourgeois. Pourtant, il est le premier, dès 1904, à utiliser le phylactère dans une BD de langue française. C'est en effet dans la série Les Aventures de Timothée, publiée dans le quotidien montréalais La Patrie, que, pour la première fois, des personnages s'expriment en français à l'aide de bulles.

      Le créateur de Timothée est né à Montréal le 29 novembre 1876. Son père, Pierre-Lévis, typographe de métier, a travaillé, entres autres, à La Patrie. Albéric Bourgeois étudie au Conseil des arts et manufactures de Montréal, puis à l'école de l'Art Association of Montreal (de 1898 à 1900 environ). Par la suite, il s'initie à l'illustration auprès de J. L. France à Boston, où il habite de 1900 à 1902 (ou 1903).

      Bourgeois réalise les décors du Grand Opera de cette ville et amorce, avec la bande dessinée The Education of Annie, une carrière prometteuse au Boston Post. Ce « family-strip » raconte les déboires familiaux d'un couple petit-bourgeois et de leur fillette. Déjà, les dialogues sont inscrits dans des phylactères, à la mode américaine.


The Education of Annie (Cliquez sur l'image pour voir le strip au complet)

      Albéric Bourgeois a donc un bel avenir devant lui lorsque le rédacteur en chef de La Patrie, Israël Tarte, vient le relancer pour tenter de le convaincre de venir travailler à Montréal. Tarte veut moderniser La Patrie et souhaite offrir aux lecteurs des caricatures et des bandes dessinées. Bourgeois hésite pendant quelques mois, et c'est surtout pour des raisons familiales qu'il accepte finalement l'offre du rédacteur en chef du quotidien montréalais : son frère vient de mourir, sa sœur est entrée en religion et ses parents âgés se retrouvent seuls. Il quitte donc à regret sa carrière américaine : Bourgeois se qualifie désormais de « peintre qui dessine des caricatures comme gagne-pain ».


      Bourgeois débute à La Patrie, en 1903. Il y réalise quelques caricatures en plus d'illustrer des chroniques humoristiques. Puis le samedi 30 janvier 1904, Timothée fait son apparition à la page 13 du journal. Cette première aventure donne le ton à la série : persuadé qu'il est irrésistible, Timothée aborde une jeune femme dans la rue. Mais celle-ci se débarrasse de l'importun en l'expédiant les quatre fers en l'air. Visage meurtri, décoiffé, les vêtements en bataille, Timothée se retrouve assis au milieu de la rue et, en réponse à la jeune femme qui lui déclare que l'exercice est excellent pour la santé, il lance pour la première fois son fameux « Au contraire! ». Cette exclamation revient tout au long des aventures de ce charmeur maladroit aux démêlés judiciaires mémorables. Dans les semaines qui suivent, Bourgeois élargit l'univers de Timothée et lui adjoint une fiancée, Sophronie, une future belle-mère acariâtre et un chien, Marquis.


      Bourgeois a confié qu'il s'est inspiré d'un quidam pour concevoir son personnage principal : « Le personnage de Timothée existait réellement. […] Je l'ai pris dans la vie. Je le connaissais de vue, le rencontrant souvent dans la rue. Toujours, il était mis avec une élégance exagérée. Je n'ai jamais su son nom. […] S'est-il reconnu dans le portrait de Timothée? Je l'ignore. »

      Par contre, Mira Falardeau pose l'hypothèse que Timothée est plutôt la caricature du journaliste Olivar Asselin, fondateur des journaux Le Nationaliste et L'Ordre. Cette supposition est fort plausible, puisque les planches de Timothée sont parsemées de caricatures d'amis de Bourgeois et de personnalités de l'époque (l'auteur lui-même se dessine dans la planche du 28 mai 1904). Olivar Asselin est bien connu pour son tempérament bouillant et son esprit contestataire; on peut alors supposer que ces traits de caractère sont à l'origine du fameux « Au contraire! » dont Timothée ponctue ses mésaventures.

      À partir du 29 avril 1904, une autre série paraît sur la même page que Timothée : La Famille Citrouillard par René-Charles Béliveau. Parfois, à l'occasion de certaines fêtes, les personnages des deux séries se rencontrent (et multiplient les catastrophes). Ces planches exceptionnelles sont réalisées conjointement par Bourgeois et Béliveau. Tous ces personnages animent également une page de jeux, illustrée par Bourgeois et par Béliveau, les jeudis du mois de décembre 1904.

      Contre toute attente, Albéric Bourgeois quitte La Patrie au début de l'année 1905. Il se joint aussitôt au quotidien rival, La Presse, avec lequel il signe, le 21 février 1905, un contrat d'exclusivité d'une durée de trois ans. Toutefois, il travaille à La Presse jusqu'à sa retraite en 1954. Dans les pages de ce quotidien, Bourgeois crée plusieurs séries de BD plus ou moins éphémères : Zidore le « hobo », le 4 mars 1905; Toinon et Polyte, deux petits garnements, le 11 mars 1905; Les Fables du parc Lafontaine, le 6 juin 1906; Histoire du Canada pour les Enfants, le 19 janvier 1907; Le Petit monde, le 28 novembre 1908; Lili le 2 janvier 1909; et Monsieur Distrait, le 30 janvier 1909.

      Cependant, la principale contribution de Bourgeois à La Presse est la reprise dans ses pages de la bande dessinée légendée Les Aventures de Ladébauche. Cette série, animée par Joseph Charlebois - d'après un personnage d'Hector Berthelot - présente, depuis le 5 mars 1904, l'archétype du Canadien français insolent et frondeur. Bourgeois fait quelques essais les 11 et 18 février (donc avant la signature de son contrat), puis reprend définitivement le personnage le 12 août 1905. Il transforme bientôt la série en une chronique humoristique illustrée, écrite dans une langue populaire : En roulant ma boule. Dès lors, le Père Ladébauche n'apparaît plus qu'occasionnellement sous forme de bande dessinée. Par la suite, Bourgeois affuble son personnage d'une épouse, la Mère Catherine.

      Un recueil de ces chroniques, Les Voyages de Ladébauche, a été publié entre les années 1907 et 1920, puis a été réédité par les éditions VLB en 1982. Bourgeois a également publié un recueil de caricatures, Le Chantier de Québec, en 1924, et a illustré l'autobiographie de Louis Cyr, Mémoires de l'homme le plus fort du monde, publiée par VLB en 1980 (textes et illustrations tirés d'une longue entrevue accordée par Louis Cyr à La Presse en 1908).

      Travailleur infatigable, Bourgeois réalise, pour La Presse, une caricature quotidienne, une page les samedis, des billets tous les deux ou trois jours et de courtes pièces ou des poèmes en prose, intitulés Gazette rimée, dans lesquels il donne libre cours à sa verve satirique. Il collabore également à l'hebdomadaire satirique Le Canard en 1908-1909. Sous le pseudonyme de Passepoil, il y réalise une ou deux caricatures par numéro. Bourgeois prononce même au moins une conférence sur les caricaturistes au château Ramezay dans le Vieux-Montréal.

      Artiste aux talents multiples, Albéric Bourgeois écrit les textes de plusieurs chansons destinées à des revues musicales. En roulant ma boule, du même titre que sa chronique à La Presse, revue musicale composée avec la collaboration de Roméo Poirier et mise en musique par Corrine Dupuis-Mallet et Henri Miro, est présentée au théâtre Saint-Denis, en janvier 1926. Ce spectacle met en vedette, entre autres, Baptiste Ladébauche, interprété par Elzéar Hamel, comédien populaire de l'époque, et son épouse Catherine. Hamel a également enregistré, en 1916-1917, quelques dizaines de monologues de Ladébauche pour les disques Columbia : Ladébauche le rebouteux, Ladébauche dompteur de lions, etc.

      À partir de 1928, Bourgeois participe à la création des spectacles présentés au cabaret Le Matou botté. Il compose, toujours en compagnie de Roméo Poirier, une centaine de chansons burlesques et satiriques qu'il interprète parfois. Bourgeois monte également sur les planches pour y exécuter des caricatures en plus d'y personnifier le Père Ladébauche. La chanson Le Pont de Longueil enregistrée par Charles Marchand peut être entendue sur le site de la Bibliothèque nationale du Québec. Folkloriste érudit, Bourgeois organise et participe à plusieurs festivals de chansons, danses et métiers du terroir tant à Montréal qu'en province et à l'étranger. Un de ceux-ci, intitulé Une noce canadienne-française en 1830, connaît un grand succès.

      En 1933, Bourgeois présente un feuilleton radiophonique, Le Voyage autour du monde de Joson et Josette, dont les personnages sont directement inspirés de Baptiste Ladébauche et de Catherine. Ce feuilleton, présenté à 19 h 15 les dimanches soir, sur les ondes des chaînes CKAC, CHRC, CRCS et CKCH, tient l'antenne une dizaine d'années. Un recueil des chansons les plus populaires de l'émission a été publié vers 1936.

      En 1954, après 49 ans de service, Albéric Bourgeois quitte La Presse. L'année suivante, l'Université du Kansas lui décerne un « fellowship » en témoignage de la qualité de son œuvre. Le père de la bande dessinée française à bulles décède à Montréal, le 17 novembre 1962, à 86 ans. Deux ans plus tard, l'Université de Montréal présente une exposition posthume de ses caricatures et, en 1977, le Musée des beaux-arts de Montréal organise une exposition itinérante de ses caricatures couvrant la période 1936-1954. Une rue du quartier Pointe-Aux-Trembles, dans l'est de Montréal, porte son nom.



Cette page a été réalisée grâce à la collaboration de Michel Viau pour le texte et la recherche (Copyright © Michel Viau).
Veuillez noter que toutes les illustrations et bandes dessinées présentées ici sont tirées d'archives et sont
Copyright © Albéric Bourgeois.