
Né le 16 juin 1912 à Montréal, le doyen du 9e art au Québec a établi sa solide carrière artistique comme pousse un chêne, c'est-à-dire lentement. À raison d'une planche par mois, il a créé la bande dessinée la plus populaire au Québec, Onésime, qui paraît depuis cinquante-cinq ans.
Fils de Joseph Chartier, un voyageur de commerce qui, après avoir vécu aux États-Unis, travailla pour la compagnie Lowney's, Albert Chartier hérita de son père un sens pratique inné pour les affaires et une maîtrise de l'anglais qui lui permirent de devenir un bédéiste de calibre international. Privilégié par un milieu familial bilingue, il décida de parfaire son anglais en s'inscrivant au Montreal High School car, à la fin des années 1920, l'anglais constituait un outil essentiel pour tout jeune qui rêvait de sortir de la misère noire qui touchait alors beaucoup de foyers canadiens. Après ses études secondaires, il fit un essai dans les bureaux d'une compagnie d'assurances pour découvrir, après une seule journée, que le travail de bureau n'était pas fait pour lui.
Mais revenons en arrière... Habitant près du parc Lafontaine, au coeur du Plateau Mont-Royal, Albert Chartier fut l'enfant unique de sa famille durant cinq ans, jusqu'à l'arrivée de ses deux soeurs, Jeannette en 1917 et Yvette en 1922, qui le confirmèrent dès lors dans son rôle de fils de la famille. En 1918, il entreprit de solides études au Collège du Mont Saint-Louis, dirigé par les frères des Écoles chrétiennes. Il côtoya au cours de cette période un autre grand artiste, né lui aussi à la mi-juin, le futur grand poète Hector de Saint-Denys-Garneau. Un des plus beaux souvenirs d'enfance que garde Chartier remonte à 1923, au moment où ses parents ont fait l'acquisition d'un chalet au Lac Noir à Saint-Jean-de-Matha, dans la région de Joliette. Il se rappelle avec beaucoup de détails le moment mémorable de la première visite à cet endroit enchanteur qu'il a habité en permanence à partir de 1954: " Mon père m'y avait emmené en Ford à pédales, une auto solide pour les routes de sable et de gravelle du temps... Il y avait un pont couvert sur la rivière Noire, près de l'hôtel Beaulieu ".
Monsieur Charles Maillard, directeur de l'École des Beaux-Arts de Montréal, était un habitué de la maison Chartier et il encourageait le jeune Albert à poursuivre des études en arts. Au début de ses cours, Chartier apprécia la rigueur et le perfectionnisme de ses mètres car ils répondaient très bien à ses attentes. Mais, très vite, il découvrit que le milieu plutôt traditionnel des Beaux-Arts ne lui convenait pas du tout. Dans cet univers particulier, l'illustration et la bande dessinée étaient perçues comme des formes d'art populaires, sans grande valeur artistique. À une quinzaine d'années du Refus global, qui allait sérieusement secouer la scène artistique et remettre en question bien des concepts, le milieu des Beaux-arts restait largement conservateur et Chartier s'en accommodait mal. Son penchant pour l'illustration se faisant déjà sentir, il déplorait qu'on ne fasse même pas mention dans ses cours de certaines applications modernes de techniques artistiques appliquées à l'art figuratif qui l'intéressaient personnellement.
En 1934, alors qu'il ne lui restait qu'une seule année à faire pour compléter ses études, il abandonna l'Ecole des Beaux-Arts. Compte tenu de son esprit pratique, il continua malgré tout pendant huit ans de prendre des cours du soir pour améliorer sa technique de dessin d'après modèles vivants. Il découvrit dans le développement de l'art graphique de la presse des revues américaines un intérêt artistique, mais surtout une façon universelle et sans prétention de mettre à profit son talent et de partager son oeuvre avec un grand public. C'est en fin de compte ce à quoi il aspirait. Pour se doter des meilleurs outils disponibles, il suivit également de 1934 à 1937 des cours de technique du dessin à la plume et au pinceau au Barnes School de Montréal, ainsi que des cours de dessin commercial par correspondance au Meyer Both Institute de Chicago.
Afin de pouvoir observer l'artiste américain Bill Watson au travail, Chartier joignit pour un temps le studio Mc Kay de Montréal et y travailla pour un salaire dérisoire. Fin 1935, avec un scénario du journaliste René Boivin, Chartier décrocha son premier contrat professionnel avec sa première bande dessinée, Bouboule, qui parut dans La Patrie jusqu'en mars 1937. ![]()
En 1940, Chartier quitta le Québec pour New York, accompagné de son épouse, une jeune Montréalaise du nom de Suzanne Martel, artiste elle aussi, qu'il avait rencontrée à l'occasion d'une soirée dansante et épousée plus tôt cette année-là. À New York, il travailla pour deux grandes maisons d'édition . la Columbia Comic Corporation et Big Top Comic. N'eût été du début de la guerre en 1939, Chartier serait peut-être entré dans les rangs des Entreprises Walt Disney, où il avait fait application, mais la perte des marchés européens lui fit faire demi-tour. Après l'attaque de Pearl Harbor, les États-Unis entrèrent dans le conflit mondial et, comme le renouvellement de son permis de travail pouvait le forcer à s'enrôler dans l'armée américaine, Chartier décida de rentrer au pays, où les offres ne se firent pas attendre. Un premier contrat vint du Bureau d'Information en Temps de Guerre (Wartime Information Board) à Ottawa pour lequel il réalisa des bandes dessinées et des panel gags dans les publications gouvernementales diffusées pour distraire les soldats.
Comme pigiste, Chartier produisit beaucoup de dessins publicitaires pour les agences Mc Kim, Vickers & Benson, pour les brasseries Dow et Molson, ainsi que les cirages Nugget. Parallèlement à ses bandes dessinées, sa grande versatilité artistique se manifesta aussi de 1942 à 1963 dans des illustrations de couvertures en couleurs et dans des caricatures pour de nombreux hebdomadaires et mensuels francophones et anglophones du Québec, tels Le Samedi, La revue populaire, Le petit Journal, le Montreal Star et le Week End Magazine. Il illustra aussi des romans-feuilletons comme Dollard-des-Ormeaux et raconta les vingt-cinq ans de vie politique de Maurice Duplessis (l927-1952) dans une bande dessinée à l'aquarelle qui fut ensuite donnée au Premier Ministre lors de cet anniversaire. Un autre contrat, au début des années 1950, le mit en contact avec le célèbre pamphlétaire et romancier Claude-Henri Grignon qui avait vu son roman Un Homme et son péché (1933) adapté à la radio avec un succès populaire inégalé. Au sommet de sa gloire, l'écrivain rêvait de mettre son oeuvre en images. Aussi, après le cinéma en 1949, l'honneur d'une adaptation visuelle revint à la bande dessinée. En 1952, après avoir considéré le nom de Morris, le père de Lucky Luke, c'est avec Chartier que Grignon décida de travailler. Leur collaboration dura dix-huit ans, se terminant en 1972 lorsque Grignon y mit un terme pour des raisons de santé. Cette bande dessinée réaliste parut pour la première fois en 1954 sous le titre de Séraphin, l'Ours du Nord et influença l'adaptation télévisuelle des Belles Histoires des Pays d'en-Haut. ![]()
En 1963, il créa un strip sous forme de pantomime racontant en quatre vignettes les mésaventures fort amusantes d'une adolescente à la mode. Chartier, très déçu de cette exploitation malhonnête, présenta sa série au Toronto Telegram News Service. Bien qu'elle ne fut pas retenue, il obtint à la place, en 1965, un contrat pour une bande dessinée historique, intitulée " Les Canadiens ", qui est parue dans trente-cinq journaux anglophones afin de promouvoir le bilinguisme à travers le pays. Après avoir raconté l'histoire detout le régime français depuis les débuts de la colonie, Chartier revint à la charge et présenta une nouvelle fois sa Kiki, maintenant renommée Suzette et désormais bilingue grâce à la structure detraduction utilisée dans la mise en page de la série " Les Canadiens " , on écrit en français en plaçant une traduction à l'envers sous la vignette. ![]()
À la même époque, Chartier proposa une demi-douzaine d'esquisses à Constantin Alajalov pour ses couvertures du Saturday Evening Post. Certaines d'entre elles furent achetées avant que ce magazine prestigieux plie bagage à son tour. Aguerri par ces expériences, Chartier s'installa à cinquante-cinq ans sur le site de l'Exposition universelle de 1967 à Terre des Hommes et y réalisa, au fusain et au pastel, près d'un millier de portraits de touristes. Il se laissa pousser la barbe à cette occasion pour avoir l'air plus artiste. À la fin de l'Exposition, Gérard Le Testut, un vieil ami, directeur de l'Ecole des Arts et Métiers commerciaux de Montréal, l'engagea comme professeur, lui demandant d'enseigner le dessin de mode à la section couture et la physionomie à la section coiffure. Chartier le fit jusqu'à l'âge de la pension, quittant à regret l'enseignement en 1977.
Comme on le constate, avec ses travaux d'illustration, ses strips et son rôle d'enseignant, Albert Chartier n'a jamais chômé. Ceci est d'autant plus vrai que toute cette activité s'est faite en marge de la production de son œuvre majeure qu' il nous reste à voir : la série Onésime.
En 1943, une cousine a proposé à Chartier de se présenter au Bulletin des agriculteurs comme illustrateur. On l'engagea alors pour illustrer les contes de Gabrielle Roy, ainsi que des romans et des nouvelles. En novembre de la même année, on lui offrit la possibilité de créer une bande dessinée. À l'image du Saturday Evening Post aux États-Unis, qui a connu un énorme succès grâce à la fidélité de son célèbre illustrateur Norman Rockwell, le Bulletin des agriculteurs allait connaître un succès similaire à partir de 1943 avec le bédéiste Chartier. Bien que le public ait été plus restreint et identifié au monde rural, la qualité de son attachement au personnage de Chartier n'en fut pas moins grande. En 1991, lors de la vente de la revue à la maison Maclean Hunter, il fut question de faire disparaître Onésime. Mais un tollé s'est élevé parmi les représentants des ventes et surtout le public du Bulletin, et l'idée fut vite abandonnée.
S'inspirant du milieu rural ciblé par la revue, de sa propre famille et des expériences sociales du pittoresque coin de pays non agricole de Saint-Jean-de-Matha, Chartier a créé avec la série Onésime une chronique de la vie à la campagne et, en filigrane, une histoire de l'évolution de la mentalité et de la société québécoises. L'œuvre d'Onésime n'est pas régionale ni folklorique, comme pourrait le laisser supposer un premier regard. Le duo d'Onésime et de Zénoïde est atemporel et rejoint le thème sans frontière du couple tiraillé, mais inséparable.
La méthode de travail de ce bédéiste d'expérience est simple et efficace. Il a conservé le matériel d'un cours par correspondance qu'il a suivi durant les années 1930, dont une planche en bois aux coins arrondis par le temps qu'il utilise encore appuyée sur ses genoux et sur le coin de son bureau. Après y avoir placé un grand carton, il se contente d'un pot d'encre de Chine, d 'une plume, d'un tire-ligne pour exécuter ses dessins. Un pot de gouache et un pinceau, pour les retouches, complètent son attirail.
Avec ces outils artisanaux, Chartier crée aussi bien des tempêtes comme on en voit seulement au Québec, que des orignaux gros comme des maisons ou des skidoos qui ressemblent véritablement à des skidoos.
Onésime est né de souvenirs d'enfance, avec les moustaches de l'oncle Jules et le corps allongé du cousin Aimé avec sa pipe recourbée. Le contraste accusé des rondeurs de Zénoïde vient de l'épouse d'Aimé, la tante Éléonore, qui pesait 300 livres. Beaucoup de personnages secondaires, puisés à même nos bonnes vieilles " grosses " familles, alimentent les situations loufoques. Même si Onésime et Zénoïde n'ont jamais eu d'enfants, ceux-ci ne manquent pas grâce à de nombreuses nièces qui portent des noms comme Frou-Frou, Lulu, Lili, Héva et Gloria Smith, celle qui vient des États-Unis. Pour ceux qui aiment compter, il y a aussi les 93 voitures de la parenté du couple qui, demeurant au Massachusetts, au Connecticut, au Rhode-Island et au Vermont, ont profité de l'Exposition de 1967 et du centenaire de la Confédération pour leur rendre visite. Au fil des ans, Chartier a pris soin d'accorder un peu de repos à son couple en l'envoyant en vacances dans le sud. Ainsi, au début des années 1960, c'est pépère Onésime et mémère Euphrosyne qui ont pris la relève pendant un an, accompagnés de la nièce Frou-Frou. Fait inusité dans la bande dessinée, entre 1943 et1998, Onésime a rajeuni , il se tient droit, parle plus et mieux qu'à ses débuts et sait apprécier le beau sexe. Cette marche à rebours contre l'horloge rejoint la pensée de Chartier qui, aimant citer son ami Roger Baulu, rappelle que " la retraite, c'est l'antichambre de la mort ", et de rajouter à ce propos que " la bande dessinée, c'est un élixir de jeunesse ".
Au niveau de ses textes, la bande dessinée d'Onésime offre un échantillonnage de mots savoureux et d'expressions qui pourraient occuper pendant des années les linguistes en mal de recherches sur l'originalité de nos québécismes. ![]()
Tout l'humour de Chartier s'apprécie dans l'évolution de ses personnages qui sont profondément ancrés dans notre société. Bègue à la naissance de la série, Onésime fut guéri par un chiropraticien des États-Unis. Au début, il allait à la chasse à l'ours et à la pêche, mais va maintenant beaucoup plus souvent à Montréal, à la Place des Arts et ou restaurant. Comme rentier rural, il est allé en vacances à Cuba et visite la Floride presque tous les ans, comme beaucoup de ses concitoyens. C'est un personnage qui a participé à de grands événements historiques; il était là lors de la visite du Général de Gaulle à Montréal, il a assisté à l'Expo '67, aux olympiques de 1976, à la venue des grands Voiliers de Québec en 1984. Il a même rencontré des extra-terrestres avant Steven Spielberg et s'est rendu sur la lune en 1960, bien avant les Américains en 1969. Cet humour tendre, pas grincheux ni gras, s'harmonise bien avec les événements d'actualité. L'humoriste Chartier sait quand exagérer certains gestes, laisser les mots en suggérer p1us qu'ils n'en disent et s'attarder davantage sur la réaction que sur l'action gratuite de ses personnages. La bêtise humaine n'est jamais aliénée à un contexte politique. Son oeil humaniste ne retient que les situations qui nous font rire de notre fragilité et nous aident à mieux accepter ce que nous sommes devenus par rapport à ce que nous étions il y a un demi-siècle.
Depuis la parution des premières planches de Raoul Barré, d'Hector Berthelot et d'Albéric Bourgeois au début du siècle, la bande dessinée québécoise a connu une période d'effacement, au point de devenir quasi inexistante et très méconnue au début des années 1970. Chartier a été à cette époque le seul auteur québécois à publier de façon régulière. Il est, en fin de compte, un grand artiste que l'on a commencé à honorer tardivement. En 1973, ses planches ont été exposées pour la première fois en Europe, au Festival d'Angoulême en France. En 1982, il fut la vedette d'une exposition itinérante de la bande dessinée québécoise qui fut présentée à Albi et à Toulouse. Quelques années plus tard, en 1985, son ami de longue date, Robert La Palme, lui a rendu un hommage historique au Salon international de l'Humour à Terre des Hommes. Cinq ans après, le Festival de la bande dessinée de Montréal a créé le prix " Albert Chartier " dans le but de souligner le travail d'un auteur qui a contribué à l'avancement du 9e art au Québec. De plus, on a aussi instauré le prix " Onésime " qui est remis, en alternance avec le prix " Albert Chartier ", afin de récompenser une oeuvre ou une personne ayant contribué à l'épanouissement de la bande dessinée au Québec.
En marge des honneurs et des prix, on peut parIer en terminant des publications et des recherches dont l'œuvre de Chartier a fait l'objet. Il y a eu d'abord, en 1974 et 1975, la publication de deux recueils de planches de la série Onésime aux Éditions de l'Aurore. Puis, pour fêter les quarante ans d'Onésime, Le Bulletin des agriculteurs a fait paraître en 1983 un troisième album. Pris globalement, ces trois publications ne couvrent qu'une quinzaine d'années de la production de la série. C'est là une situation qui devrait bientôt être corrigée par Jacinthe Boisvert, une spécialiste de l'oeuvre de Chartier,qui a présenté un mémoire de maîtrise sur le sujet et qui travaille actuellement à la rédaction d'une biographie avec une analyse de l'oeuvre de l'artiste. Elle prépare, par la même occasion, quatre anthologies thématiques qui rendront accessibles au grand public, sous forme de recueils, près de quarante années additionnelles d'un travail remarquable. Tiré du catalogue "La bande dessinée made in Sherbrooke" rédigé par Richard Langlois et publié par le Musée des beaux-arts de Sherbrooke, 1998. Copyright © Albert Chartier pour les illustrations. |