- CAFÉ NOIR no. 2 allongé
Voilà une publication faite avec soin et goût qui laisse derrière elle un grand nombre de fanzines. Cette série, qui présente habituellement les travaux du duo Lang et Al+Flag, est cette fois consacrée uniquement à ce dernier, bien que la page couverture et le double éditorial soient l'oeuvre de Lang. Précisons également que Marc Tessier a écrit le scénario d'une histoire intitulée Krishnamurti's Mountain et qui parut en couleur dans le recueil Cyclope en 2000.
Composé d'articles, de bandes dessinées et d'illustrations, chaque numéro de Café noir vaut son pesant d'or. Les textes sont articulés et bien écrits. La chronique du fond de la tasse, aiguillonnée par les trois numéros de Steve Requin traitant du plagiat dans la BD, est consacrée à ce sujet. Chaque participant du numéro, réel ou imaginaire, en parle.
Café noir présente aussi les nombreux styles visuels du vétéran bédéiste, Alain Gosselin, qui se cache derrière plusieurs pseudonymes: Al+Flag (son style humoristique habituel), Philippe Angers (son style réaliste des plus détaillés) et Anna Kafka (son style "libéré", comme le personnage féminin qui se cache derrière ce nom). Dommage que Café noir, qui s'adresse souvent à l'intelligence du lecteur, ne circule pas davantage car il impose le respect et contribuerait à donner un meilleur nom à ce que de nombreuses personnes voient de façon négative, le fanzine.
CAFÉ NOIR no. 3, SPÉCIAL THÉ CHAI
Ce numéro présente plusieurs changements par rapport aux précédents. Un collaborateur important, Lang, a quitté, laissant la place à plusieurs autres, dont B. Dugas et son Dépresso Bill, une série de strips racontant les aventures quotidiennes d'un jeune homme. On retrouve aussi au sommaire du numéro Jean-Claude Amyot de même que Phlpp Grrd.
Le numéro comporte de plus un deuxième cahier intitulé Thé Chai, que l'on reconnaît à ses pages blanches dans un ensemble beige, et qui fut concocté par Marc Tessier, un collaborateur de longue date de M. Gosselin. On lit dans ce cahier deux entrevues, une en français avec Richard Suicide et l'autre en anglais avec Billy Mavreas. On y découvre aussi des bandes dessinées, d'Al+Flag et de Jimmy Beaulieu consacrées toutes deux à un séjour à Angoulême, de même qu'une analyse de la série BD américaine Promethea. Tessier y signe aussi un éditorial fort intéressant qui sert de réquisitoire à l'art avant-gardiste en se servant de l'exemple d'une oeuvre de Picasso. Un texte qui fait appel à la tolérance et à l'ouverture d'esprit; qui fait se rapprocher bande dessinée et beaux-arts, deux formes d'art qu'on n'associe pas souvent ensemble.
Le numéro se termine sur une nouvelle partie de The Oaken Door, une oeuvre de genre fantastique signée Phil Angers et qui s'annonce importante. Ce nouveau chapitre est des plus dramatiques et il faut souligner la tension qui s'en dégage.
On remarque malheureusement une grande faiblesse pour une publication présentée par des professionnels d'un tel niveau: la pixelisation d'un grand nombre de pages ayant transitées dans un ordinateur. Vive le progrès?
- VADE RETRO HUMANO
Il s'agit cette fois d'un album en bonne et dûe forme qui présente la particularité d'être bilingue et de s'adresser en conséquence aux marchés francophone et anglophone. Les rares textes qui viennent en effet appuyer les images sont dans les deux langues officielles. J'avoue ne pas beaucoup aimer cette caractéristique mais comme elle est mineure, il ne sert à rien de s'y attarder. L'auteur nous montre en tout cas sa capacité à faire des jeux de mots dans les deux langues.
Il y a une belle continuité dans les diverses histoires présentées qui fait qu'on retrouve les mêmes personnages d'un récit à l'autre sans qu'ils soient liés au départ. M. Flag a de la suite dans les idées. Ainsi, son personnage de docteur se retrouve-t-il dans la série Tommy Laboratory, dans l'histoire Alihand, et dans celle de Supperman, à éloigner les spectateurs d'un geste méprisant; tout comme son financier manipulateur se remarque-t-il à différents endroits au fil des pages. À remarquer que la série Tommy se retrouve maintenant dans le magazine Safarir.
Les images démontrent amplement la grande maîtrise des tons de gris à laquelle M. Flag est arrivé. Que de points et d'hachures il faut faire pour y arri-ver! Un vrai travail de forçat sur l'exécution duquel il garde le secret. On constate cependant la dimension supplémentaire que tout cela confère aux dessins lorsqu'on voit des images au rendu plus simple.
Cet album pourrait bien témoigner de la décennie 90 complète d'Al+Flag parce qu'on y retrouve un échantillonnage d'oeuvres tirées de cette décennie. On y voit en effet des histoires faites presqu'à chaque année, soit 1990, 92, 93, 95, 96, 97, 99, et 2000 (ma dédicace, hé hé). Est ainsi publiée Supperman is dead, créé en 1993 à la suite de la décision de la maison d'édition DC de faire mourir son super-héros vedette (et de le faire revenir par la suite!), une décision qui rapporta dans la réalité beaucoup d'argent, comme l'imagine en fantaisie M. Gosselin. Cette histoire avait paru au départ dans une publication soignée de petit format, publiée à compte d'auteur. On a la chance dans Vade retro d'en lire la suite, datée de 1999. Cette compilation permet donc de constater l'uni-cité de l'humour de l'auteur au fil du temps: humoir noir et visuel, cérébral également parce que certains gags sont "songés" par moments et pas toujours évidents à comprendre. On n'a pas l'impression d'effets faciles. M. Gosselin a aussi beaucoup d'esprit et c'est un monsieur cultivé, comme en font foi ses références au monde du grand art, du cinéma, que ne pigeront sans doute pas tous les lecteurs. Amusez-vous bien quand même, vous êtes en bonne compagnie, avec le grand Al+Flag!
Marc Jetté
Les textes de cette chronique sont ©copyright Marc Jetté 2003 et ne peuvent être reproduits sans sa permission.