L'ÉTAGE SOUTERRAIN : Suite et fin d'une publication intitulée Flame et dont un seul numéro a paru. Une appréciation en est d'ailleurs donnée dans la section Entre nous. Alexandre Cloutier Turcotte s'est chargé de mener à terme le projet, en rajoutant des pages à l'oeuvre de Jean-Marc Joyal, qui termine ici son histoire de zombies que le gouvernement s'efforce de dissimuller au pu-blic. M. Joyal est un scénariste et un dessinateur prometteur qui produit déjà des pages visuellement intéressantes. On ne peut que lui souhaiter de consacrer du temps encore et encore à son art, l'amélioration ne se gagnant qu'à ce prix. M. Cloutier Turcotte a pris l'habitude de demander à des artistes connus du milieu de faire des illustrations pour agrémenter ses parutions, une idée des plus intéressantes qui donne de bons résultats. Mentionnons en terminant qu'il s'est mis à les payer pour leur labeur, une initiative des plus rares mais qui veut donner à l'artiste sollicité une compensation concrète pour ses heures de travail.
LE CORPS EST L'ASILE DE L'HOMME : printemps, no. 3: Voilà qu'a paru le dernier volume de la trilogie d'Alexandre Cloutier Turcotte, un bédéiste de la relève qui produit beaucoup et que j'ai eu le plaisir de présenter à plus d'une reprise dans les pages des numéros de Jean Nendur et Compagnie. Le corps est l'asile de l'homme présente les aventures d'un jeune homme doté d'un nez immense, ce qui fait de lui la cible idéale de tout ce que la terre peut compter de moqueurs (et il y en a beaucoup). Chaque numéro présente la vie de cet étudiant infortuné et celle de ses camarades, à l'école secondaire, pendant une saison. Une année scolaire entière est donc évoquée au terme de la série qui verra le personnage principal gagner en sagesse et en force de caractère tandis que s'affirmera la bêtise humaine de plus d'une façon.
Belle oeuvre que cette trilogie, en dépit de certains côtés caricaturaux notamment empruntés aux mangas, et qui s'attache à décrire autre chose que les niaiseries sans conséquence que l'on lit si souvent à gauche et à droite dans le monde de l'édition. Une oeuvre qui ne laisse pas le lecteur indifférent, qui parlera probablement à chacun de nous puisque nous tous aurons probablement été rejetés à un moment ou à un autre de la vie, parfois pour de raisons encore moins évidentes que celle qui est présentée ici.
Ce troisième numéro, qui se déroule trop vite, comme les autres d'ailleurs, entraîne le personnage dans une réflexion intense, désillusionnée mais lucide, et qui forme un contraste frappant avec les textes d'amour écrits au début du numéro.
Du point de vue artistique, M. Cloutier Turcotte s'est encore amélioré et la qua-lité de son encrage est de nouveau à souligner. Son trait se fait plus aventureux qu'auparavant et même si les textures utilisées manquent parfois la cible (le feuillage étrange de la première page par exemple), on ne saurait que l'encourager à aller dans cette voie, qui le distingue par sa sophistication de tant d'autres. Je ne pense pas que nous ayons fini d'entendre parler de M. Cloutier Turcotte et c'est tant mieux. Le cas contraire serait bien dommage.
LE CORPS EST L'ASILE DE L'HOMME: CHUTE LIBRE: Chute libre est une publication qui regroupe plusieurs récits à la teneur toute personnelle. M. Cloutier Turcotte fait de l'introspection un thème majeur et se met parfois lui-même en scène. En fait, on a l'impression que c'est autour de lui que sa pu-blication s'articule et que ses personnages sont devenus des prétextes à se raconter.
Chute libre est un numéro qui laisse libre cours à l'introspection du personnage principal, Anthony, un jeune adulte, que l'on a vu dans trois numéros précédents, et qui fréquente maintenant le cégep. Un des bons points de cette série c'est que ce personnage évolue, non seulement dans le cadre de sa vie, du secondaire au cégep, mais qu'il semble aussi évoluer dans ses pensées. Chute libre se lit très bien tout seul mais il constitue néanmoins une continuité judicieuse de ce qui a précédé et dont le point culminant, une fille qui s'était jouée de lui pour arriver à ses fins, lui aura permis de faire le point et de repartir dans la vie plus expérimenté et plus solide mentallement que jamais. Chose à noter, dans ce numéro, le personnage ne rabâche pas les mêmes idées que précédemment; il ne s'interroge plus sur son apparence physique, sur son nez démesuré et son bras en forme de doigt gigantesque. Il a passé à autre chose et se pose maintenant des questions plus universelles. M. Cloutier Turcotte dépeint là un personnage réaliste sur le plan de l'intellect, qui se réfugie dans l'introspection parce qu'il est solitaire. On sent d'ailleurs très bien cette solitude dont on pourrait trouver l'équivalent dans la vraie vie chez nombre de gens. Il y a néanmoins une distanciation entre ce réalisme de l'écrit et la partie visuelle à cause de l'apparence par trop irréelle du personnage, ce qui s'avère selon moi la grande faiblesse de la série. Si ce n'était de ce look impossible (le personnage n'a même pas de bouche!), l'identification à lui de la part du lecteur serait plus facile, et faciliterait peut-être le succès de la série. Le lecteur potentiel accrochera-t-il à un tel personnage? La question, qui est vitale, est posée. Quoi qu'il en soit, félicitons son auteur d'avoir créé en bout de ligne un personnage mentallement positif, quelqu'un qu'on aimerait avoir pour ami. Voilà me semble-t-il une bouffée d'air frais dans un univers dominé par les personnages négatifs, remplis de défauts, stupides, indifférents, nihilistes, et fiers de l'être. Anthony, un personnage réfléchi, décent et poli est un modèle pour la jeunesse, rien de moins, même si l'on sent que son auteur se cherche encore lui-même. Et c'est quelque chose dont les cyniques ne devraient pas se moquer, bien au contraire. Contrairement à ce qu'ils peuvent penser, ce sont eux qui ont tout à apprendre.
Mais trêve de philosophie, Chute libre est une fort belle réussite; le témoignage d'une âme qui se questionne, qui veut donner un sens à la vie; c'est la quête d'une âme candide dont on a peur qu'elle bascule du "mauvais côté" parce qu'on y sent aussi une certaine délinquence.
Fait à souligner, le numéro se termine sur une série d'illustrations représentant deux personnages (Anthony et Rod, le "fumeux" de pot), et réalisés par de très bons artistes. Chute libre m'apparaît donc, par sa finition et ses qualités, comme l'une des publications les plus importantes de la relève depuis de nombreuses années. S'il y avait un prix Découverte à octroyer à un artiste de la relève c'est à M. Cloutier Turcotte que mon vote irait. Espérons seulement qu'il continuera son parcours sans se décourager. Mentionnons qu'il a publié tout récemment un autre opus à la gloire de son personnage, le cinquième, du titre d'Industrialité. À découvrir assurément!
Marc Jetté
Les textes de cette chronique sont ©copyright Marc Jetté 2003 et ne peuvent être reproduits sans sa permission.