...rencontre avec Serge Gaboury
Entrevue réalisée en octobre 1999. L'entrevue a paru en premier lieu dans le trimestriel Zine Zag.


Michel Pleau: Bonjour Serge! Tu es un pilier au Québec en tant que bédéiste. À quand remonte ton attirance pour la bd?
Serge Gaboury: Quand j'étais enfant je lisais Tintin, Spirou et les journaux. Dans Tintin, il passait des articles sur les auteurs. Ça m'a allumé!

MP: Quel âge avais-tu?
SG: J'avais 9 ans quand j'ai écrit, dans un travail pour l'école, que je voulais faire de la bd.

MP: Et à quel moment, as-tu pu enfin démontrer ton talent dans une publication?
SG: Vers 18-19 ans j'ai commencé à publier dans La Tribune de Lévis une bd intitulée " Jos Toulemonde ". À la même époque, j'ai publié dans le premier magazine de Mario Malouin, Plouf. C'était vers 1974.

MP: Plouf, oui je connais. Il y a eu 2 numéros, tu y faisais un style complètement différent de ce que tu fais présentement, pour " Jos Toulemonde ", c'était identique?
SG: Pour " Jos Toulemonde ", c'était aussi immature, mais plus humoristique. C'est à dire que je ne savais pas encore dessiner et que je ne connaissais pas les règles de la bd.

MP: As-tu déjà pensé à publier ton propre magazine ou fanzine à l'époque?
SG: Je n'ai jamais été un trippeux de magazine, c'est-à-dire, de prendre le temps d'en publier un. Il y a des gens qui ont ça dans le sang, mais pas moi. J'aime bien collaborer à un magazine, par contre.

MP: Mais est-ce que tu lisais ce qui se faisait au Québec?
SG: Bien sûr. Il n'y en avait pas beaucoup, mais j'en ai acheté dans le temps. L'Hydrocéphale Entêté, BD, l'Ecran, etc.

MP: Les possèdes-tu encore?
SG: Je pense bien que oui.

MP: C'est ainsi que tu t'es dirigé en arts graphiques pour apprendre le métier?
SG: Oui, je me suis inscrit au Cégep en Arts et à l'université en Communication graphique.

MP: As-tu publié quelques bd, durant ces années?
SG: Pendant l'université, j'ai connu mon premier succès avec " Madame l'université ". Une bd minimaliste et intello que je publiais dans le journal de l'université Laval : Au Fil des Événements.

MP: As-tu développé ton propre style, ou bien étais-tu encore à la recherche de celui-ci?
SG: Dans cette bd du Fil, mon style commençait à se placer. Je l'ai développé en faisant de l'animation à l'université, et j'ai continué après être sorti pendant l'année précédant l'apparition de Croc. À ce moment j'étais prêt.

MP: Pour Croc, comment est arrivé le contact avec Hurtubise? Car les créateurs de Croc sont, à peu près tous, de Montréal?
SG: Dans ce temps-là, la fin des années 70, la seule activité dans le monde de la bd au Québec, c'était le Festival international de la bd de Montréal. Chaque année, tout le monde faisait quelques pages pour présenter au festival. C'était assez pauvre. La dernière année, Hurtubise et les autres m'ont remarqué parce que j'étais un des seuls à faire de la bd régulièrement et je commençais à être au point. Quand il a lancé Croc, Hurtubise m'a téléphoné.

MP: Donc, tu as été durant les 15 années de Croc, toujours présent dans le magazine. Au départ, as-tu trouvé d'autres contrats, car j'imagine que le salaire n'était pas tellement énorme?
SG: Tout de suite, j'ai commencé à me monter une clientèle. Je travaillais pour le Fil, un peu plus tard pour Le Soleil, la SAAQ et d'autres piges à droite et à gauche.

MP: Devais-tu obligatoirement te tenir au courant de l'actualité provinciale et internationale pour t'inspirer?
SG: Quand je faisais de la caricature éditoriale, oui, mais généralement, j'ai toujours été plus intéressé par le climat social, par comment refléter l'époque. Les événements sont souvent répétitifs et ennuyeux. Ce qui m'intéresse, c'est le courant de fond.

MP: À tes débuts, comme la plupart des bédéistes, tu coloriais à la gouache. Maintenant, tu colores à l'aide d'un ordinateur. As-tu eu peur avant de faire le saut vers la nouvelle technologie?
SG: Ça m'a toujours intéressé beaucoup. J'ai voulu m'équiper très tôt, mais, à ce moment-là, les ordinateurs n'étaient pas assez puissants pour faire de la bd. J'ai commencé il y a deux ans avec un Power Mac encore très performant et j'adore ça.

MP: Combien de temps sauves-tu, en travaillant tes dessins à l'ordinateur?
SG: Je ne sais pas combien exactement. À la fin, avant de commencer à l'ordinateur, la meilleure technique était avec des feutres sur photocopies, ce qui était très rapide, mais très limité. Pas moyen de faire des dégradés avec ça. À l'ordinateur, ça va un peu plus vite, mais c'est surtout beaucoup plus souple. On peut reprendre des surfaces, travailler en dégradés. On peut même faire du " airbrush " très rapidement, sur Photoshop par exemple. La qualité est meilleure pour le même temps.

MP: Vers la fin de Croc, sentais-tu que le magazine déclinait et qu'il y aurait possibilité pour toi de perdre ce gros contrat?
SG: Tout le monde le sentait. C'était bien difficile à vivre et bien triste.

MP: À quel moment, avez-vous su que l'aventure (de Croc) était terminée?
SG: On l'a su pour vrai le jour de la fermeture. La dernière année avait été difficile, et plus ça avançait et plus on sentait venir la fin.

MP: Crois-tu que c'est par la trop grande concurrence de Safarir?
SG: Il y a plusieurs facteurs, dont Safarir. L'avènement de la TPS a été un dur coup, le prix du papier avait beaucoup augmenté, les ventes de tous les magazines avaient baissé. De plus le magazine éprouvait des difficultés à se relever. Tous les écrivains vedettes, les gros canons qui avaient fait sa renommée étaient partis à la télé, où ils font la pluie et le beau temps aujourd'hui.

MP: Comme Stéphane Laporte par exemple?
SG: Exactement, et plusieurs autres.

MP: Safarir t'a tout de suite contacté à la fermeture de Croc ou bien avant?
SG: Safarir m'avait contacté à au moins deux reprises quelques années avant, et j'étais bien tenté par leurs offres. Mais Hurtubise était un ami et je n'avais pas le coeur de lui faire ça. Quand Croc a fermé, Safarir m'a ouvert la porte.

MP: Plusieurs autres auteurs de Croc ont essayé de faire le " move " chez Safarir, quelques-uns ont participé, mais sont partis très vite... Je pense à Eid, Godbout/Fournier. Y a-t-il une raison?
SG: Je pense que Eid va revenir (Au moment de l'entrevue, Eid n'était pas de retour à Safarir). Pour ce qui est de Fournier et Godbout, je pense que quelqu'un de l'organisation de Safarir n'aimait pas leur travail.

MP: De quelle façon procèdes-tu avec Safarir? On te donne le sujet du mois et on te laisse aller?
SG: À peu de choses près, oui. On en discute ensemble, et je leur envoie des esquisses. Un processus tout à fait normal.

MP: Comme Godbout, est-ce que tu as déjà travaillé avec un scénariste?
SG: Il y a longtemps, j'ai travaillé avec Michel Brodeur, on faisait des " daily strips " pour le Devoir et le Journal de Québec. Plus récemment, avec Yvon Landry, j'ai fait Impossible Inc dans Safarir.

MP: Y a-t-il d'autres choses en vue pour toi à Safarir?
SG: Oui, un projet génial!

MP: Tu nous en parles?
SG: Ça s'appelle " Wirdo ". C'est un concept de gags en une page mettant en vedette des ados de banlieue qui ne pensent qu'à faire des mauvais coups et des partys. Ce qui est spécial, c'est que tous les personnages sont des extra-terrestres de formes bizarres et diverses! Ils vivent à Cosmoville et notre réalité de vie de banlieue est transposée dans leur monde extra-terrestre.

MP: Et le début de " Wirdo ", serait pour quand?
SG: Les premières pages de " Wirdo " devraient commencer avec l'an 2000, soit le numéro de Janvier 2000, le #140.

MP: Une autre grande collaboration, c'est avec le quotidien Le Soleil. À quand remonte cette collaboration?
SG: À très longtemps, presque en même temps que le début de Croc, je pense. Au début, je remplaçais Hunter pendant ses congés. Puis j'ai commencé une BD dans le cahier sport du dimanche : Le Sport en Folies.

MP: Pour ceci, tu dois sûrement rester " branché " avec tout ce qui parle de sport, hockey, baseball, etc.?
SG: Je regarde ce qui s'est passé pendant la semaine et j'essaie de trouver l'événement marquant. Je ne m'arrête pas à des détails comme : Qui a marqué tel but, etc. Mais, j'aime faire une satire du milieu du sport avec ses enfants-vedettes millionnaires.

MP: Ton inspiration te manque-t-elle des fois? Y a-t-il quelqu'un qui te donne des idées? Ton épouse, tes enfants?
SG: L'inspiration, c'est quelque chose qu'on apprend à provoquer avec les années. Quand on a un " deadline ", on ne peut pas se permettre d'attendre l'inspiration. Il y a des trucs. Je pense que les idées, on les récolte dans tout ce qu'on vit. Alors, dans ce sens, oui, ma femme et mes enfants (2 filles, 16 et 19 ans) peuvent me donner des idées. Mais je ne fais pas d'autobiographie.

MP: Y a-t-il une de tes créations dont tu es le plus fier?
SG: Actuellement j'aime beaucoup " Glik et Gluk " que je dessine pour Les Débrouillards. Ça, c'est une série qui a vraiment décollé. Les jeunes répondent très bien et ils connaissent les personnages comme s'ils étaient en vie.

MP: As-tu beaucoup de commentaires des admirateurs de Glik et Gluk?
SG: Dans les Salons du Livre, oui. D'ailleurs le premier album de Glik et Gluk devrait sortir pour le Salon de Montreal. (Ce qui s'est avéré vrai. Glik et Gluk, l'album #1 est maintenant disponible).

MP: Oui, un album qu'on attendait depuis 3 ans. Es-tu content qu'une maison d'édition comme Mille-Îles puisse enfin s'impliquer ainsi pour la BD québécoise?
SG: Oui très content. Les éditions Mille-Îles sont les premiers vrais spécialistes de la bd en albums au Quebec, et je suis bien content d'être avec eux. Les éditions Logiques ont fait un travail d'édition extraordinaire pour mes deux derniers albums, mais ce n'est pas leur spécialité la bd. Ils ont décidé, d'ailleurs, d'arrêter d'en produire.

MP: En effet, les éditions Logiques devaient perdre beaucoup d'argent. Car, produire une BD en couleur et en plus avec une couverture cartonnée, ça devait coûter très cher. Ce qui est dommage avec Mille-Iles, c'est la publicité. Même si ces derniers produisent une dizaine d'albums par année, les gens n'en entendent pas parler, qu'en penses-tu?
SG: Je ne sais pas, mais si c'est le cas, ce n'est pas un problème nouveau. C'est le cas de tous les éditeurs que j'ai connu. Et en plus, nos chers journalistes qui s'empressent de publiciser le moindre Européen, nous ignorent totalement, ce qui ne nous aide pas.

MP: Parlants Européens, as-tu déjà été à un évènement majeur, comme Angoulême?
SG: Je suis allé à Angoulême, il y a bien des années, je ne sais plus quand. En 88, je pense.

MP: As-tu aimé cette expérience? Comment as-tu été reçu?
SG: Nous avons été très bien reçus avec des discours, des canapés et des " drinks ". Au festival même nous avions un kiosque. C'était une foire énorme dans d'immenses tentes remplies de dessinateurs faisant des séances de signatures, d'admirateurs et de bouquins. J'ai pris quelques contacts et j'ai publié par la suite quelques dessins dans des magazines français, mais ça n'a pas eu beaucoup de suite.

MP: Quand tu dis, nous, c'était une délégation québécoise?
SG: Oui, une délégation d'une dizaine, je pense, assez représentative de ce qui se faisait à l'époque. La plupart des dessinateurs de Croc et quelques Indépendants. Safarir n'avait pas encore décollé à cette époque.

MP: Mais qui avait organisé ce voyage? Croc? Qui avait sélectionné les dessinateurs?
SG: L'Office Franco-Quebecois pour la jeunesse. Aujourd'hui, j'aurais passé l'âge!

MP: HéHéHé! À chaque année, il y a des salons du livre, des événements BD, le festival BD de Québec, etc. Et à tous ces événements, on a des Européens invités. Les auteurs québécois, sont-ils tous traités de la même façon que les Européens?
SG: Pour résumer ce que je pense de la question, je dirais que la bande dessinée québécoise a avant tout un problème d'"image", de perception de la part du grand public. En fait, les gens pensent que nous n'existons pas ! Je crois que tous les organismes et événements qui veulent aider la bd québécoise devraient travailler dans le sens de corriger ce problème. Je suis contre tout ce qui peut perpétuer une image négative de notre bd. Je suis contre le fait de comparer notre bd à la bd européenne à notre détriment. Je suis contre le fait de mettre sur pied des événement qui présentent la bd québécoise comme étant inférieure ou négligeable si on la compare à la production étrangère. Je ne suis pas d'accord avec la théorie qui veut qu'il faut mettre les Européens en vedette dans nos événement pour attirer le public, et que par le fait même ça va contribuer à faire connaître notre bd. Ça ne marche pas et ça n'a pas de sens sur le plan communication-marketing. Ceci dit, je ne veux pas viser qui que ce soit particulièrement, et je pense que cela s'applique à tous les événements, qu'ils se passent à Québec, à Montréal ou ailleurs.

MP: Te tiens-tu quand même, au courant de ce qui se fait comme bd en Europe, ou ailleurs dans le monde?
SG: Ce que j'aime le plus de la bd européenne c'est Hergé, Franquin, Gotlib et quelques autres. En général j'ai tendance à préférer les Américains comme Watterson, Adams ou Larson. La bd japonaise, je trouve qu'il n'y a pas assez de variété dans le style. Tout le monde dessine pareil dans les Mangas.

MP: Et au Québec?
SG: Je trouve que la bd québécoise est excellente et sous-évaluée par nos " experts ". Il y a plusieurs courants: les " mainstream " de périodique, dont je fais partie, les " mainstream " d'albums, auto-édités ou non, les indépendants et les undergrounds. Il y en a qui me plaisent beaucoup.

MP: Y a-t-il des auteurs que tu admires parmi ceux-ci?
SG: J'éprouve de la difficulté avec les noms, mais, dans Safarir j'aime bien Daigle et Goulet, par exemple. Dans les undergrounds, Julie Doucet et Henriette Valium. Parmis les plus vieux, ceux de ma gang, Godbout-Fournier, Goldstyn, Garnotte... On vaut bien n'importe quel étranger. Personne ne le dit, alors il faut le dire nous même!

MP: As-tu des projets que tu peux nous dévoiler?
SG: Je voudrais bien trouver le temps de me bricoler un site internet. J'ai toujours plein de projets de création de personnages et de recherche de nouveaux marchés. Mais je manque souvent de temps parce que je produis beaucoup. Et puis, les projets, il y en a toujours peu qui se rendent vraiment à terme alors c'est embêtant d'en parler d'avance.

MP: Oui, tu as bien raison. Mais, lors de temps libres (si tu en as), que fais-tu, as-tu des passions, des activités?
SG: J'ai peu de temps libres. Je travaille énormément et j'ai une famille à laquelle je dois consacrer du temps aussi. J'essaye de me reposer un peu quand je ne travaille pas (par exemple le samedi soir). J'aime bien le cinéma, je suis très bon public. Faut vraiment qu'un film soit mauvais pour que je n'embarque pas!

MP: Encore merci pour le temps que tu m'as accordé, Serge. Et tu peux te dire que je suis très fier d'avoir pu discuter à l'un des auteurs les plus lus du Québec.
SG: Ça m'a fait un grand plaisir Michel, et continue ton beau travail sur le site de BD Québec. C'est le genre de chose dont les créateurs québécois ont vraiment besoin. Merci!