...rencontre avec Avary
Entrevue réalisée en août 2002. L'entrevue a paru en premier lieu dans Zine Zag.


Michel Pleau: Salut Avary! Tout d'abord, pourquoi ce pseudonyme?
Avary: Il m'en arrive tout le temps. Je crois que la Loi de Murphy m'aime bien.

MP: Dans Exil #2, tu te nommais Pierre April. Peux t-on savoir ton vrai nom?
A: Pierre April. J'ai fait mon enfance avec mais ça a fini par porter à confusion avec un journaliste du même nom. Alors j'ai changé pour Jean-François. J'aurais bien aimé m'appeler Jeremie Trodzwizell.

MP: Donc, le changement de nom est assez récent?
A: Environ cinq ans, plus ou moins trois dans un sens comme dans l'autre. Résultats corrects 19 fois sur vingt.

MP: Je reviens sur Exil. C'est ta première participation à une publication?
A: Si ma mémoire est fidèle, j'ai eu une page publiée dans Gargouille il y a de cela... je sais plus quand. Je suppose qu'Exil est ma seconde publication. Qu'est-ce que j'étais mauvais à l'époque! Plus qu'aujourd'hui même!

MP: Quel a été ton cheminement scolaire? Des études en graphisme?
A: Je suivais le cours d'arts plastiques à l'école comme tout le monde. Au secondaire j'ai obtenu un stage comme maquettiste au service de la pub du journal Le Droit d'Ottawa. Et j'ai eu une job d'été comme coloriste au Hinton Animation Studios. Je colorais les " cells " d'animation. C'est exactement de la peinture à numéro avec de la gouache sur des acétates. C'était à trois coins de rues de chez nous. J'habitais sur l'avenue Parkdale à Ottawa.

MP: Au Hinton Animation Studios, on ne t'as pas proposé de continuer après tes études?
A: Qui voudrait de mes petits bonhommes? Et qui voudrait que je dessine pour eux? Ils étaient bien gentils mais ils avaient aussi du travail productif à faire. D'autant plus qu'à l'époque j'avais décidé de lâcher cette lubie du dessin.

MP: T'est-il arrivé des " avary " durant ce boulot?
A: Comme la fois où j'ai été chercher un bidon de " red #601 " pour remplir mon petit pot de peinture et que j'ai tout échappé éclaboussant la directrice du département des couleurs!

MP: Hahahahaha!!! Perds-tu tous tes moyens devant la beauté des femmes?
A: Bin, le bidon était en haut d'une étagère. Pour l'atteindre, je me suis juché sur une chaise de bureau à roulettes. La chaise s'est mise à tourner pis je suis partie d'un bord, le bidon de l'autre. J'ai attrapé le plancher et Flo a attrapé le bidon. Le hasard faisant bien les choses, c'était justement la journée où des investisseurs étrangers venaient visiter les studios. Ils ont beaucoup ri et sont rentrés au Japon sans signer le contrat. Imaginez M. De Messmaker qui vient chez Dupuis signer des contrats et qui rencontre Gaston Lagaffe.

MP: Serait-ce suite à cette aventure que tu aurais décidé d'abandonner le dessin? En tout cas, ça pourrait être une bonne raison!
A: Non, ça c'est mon quotidien. C'est le harcèlement constant et continuel (pléonasme ici) des maîtresses d'école qui ont fini par venir à bout de ma patience.

MP: Mais qu'est-ce qui t'as redonné le goût de replonger dans le dessin?
A: J'étais inscris à l'Université Laval au Bac en enseignement secondaire et les cours étaient tellement intéressants que j'ai pris l'habitude de griffonner des dessins dans mes cahiers pour pas dormir au gaz comme le reste de la classe.

MP: Un Bac en enseignement secondaire? Tu ne l'as pas terminé?
A: L'université me demandait quelque chose que je n'ai pas : de l'intelligence.

MP: En tout cas, ce n'est pas la présomption qui va te tuer Avary! Alors, c'est à ce moment que le projet des Vandoos naît?
A: Avec la maladie mentale de la bd qui me reprenait, je me cherchais un sujet amusant à dessiner. J'ai toujours bien aimé les affaires militaires et j'étais un avide lecteur des Tuniques Bleues, de Cauvin et Lambil. Histoire d'être différent je voulais raconter des aventures de soldats canadiens et quand j'ai vu à la une des journaux la tête d'abruti du Premier ministre avec son casque bleu à l'envers en Bosnie, j'ai compris que je tenais peut-être un bon sujet de rigolade.

MP: Et d'où vient cette passion du milieu militaire?
A: Le prestige de l'uniforme! Les filles aiment bien ça (gag!). Je ne sais pas vraiment. Ça m'a toujours branché.

MP: Les histoires des Vandoos doivent certainement être inspirées de fait réel. As-tu déjà été dans le milieu?
A: Non. Juste sur le pourtour.

MP: Tu espionnes les militaires?
A: Non. J'en connais pis, on jase. Au début j'étais ébahi de découvrir que des histoires stupides que je croyais avoir inventées se révélaient authentiques. L'histoire du convoi, celle du bunker, celle du bistro et celle de la chaîne de commandement dans UNPROFOR sont réelles. L'histoire de l'alerte NBC et des règles d'engagement dans BATCAN 2 aussi. Le reste bien qu'inventé est une représentation fidèle de l'atmosphère qui règne dans un bataillon d'infanterie canadien. Mais ça se vérifie aussi pour n'importe quelle armée au monde. Les soldats sont partout pareils.

MP: Dans le dernier album des Vandoos, L'ENVERS DE LA MÉDAILLE, tu t'amuses à publier les lettres de refus de quelques éditeurs. C'est une vengeance?
A: Non. Les éditeurs qui sont en affaires publient ce qu'ils croient être en mesure de vendre. Ce n'était pas le cas avec moi. Les lettres de refus font partie de mon cheminement et en tant que tel, j'ai cru bon de les publier. Et puis, il faut admettre que la lettre de Robert Soulières est vraiment crampante.

MP: As-tu l'intention de poursuivre les aventures des Vandoos encore longtemps? On a le sentiment que tu as manqué d'idée au dernier album : les Vandoos sont moins présent sur le terrain.
A: J'ai de quoi faire rouler les Vandoos pendant 30 albums, et à chaque jour une nouvelle connerie s'ajoute au bassin. Le gros problème c'est le temps. Tempus Fugit (le temps fuit) disent les Romains dans Astérix.

MP: Le quatrième album est pour quand?
A: " No Duff " sortira probablement à temps pour le prochain festival de la bd, au début avril 2003. C'est un accroc à mon principe de la régularité mais mon planning d'été a foutu le camp à cause d'une avarie. Les blocs de ciments tombent du ciel à Charlesbourg.

MP: Blocs de ciment? Raconte...
A: Encore une avarie. Un corps de cadets de la marine m'invite à la parade de fin d'année. Je suis VIP. Alors j'ai ma place au dais d'honneur, il y a une mignonne enseigne de vaisseau qui me fait signer le livre de bord, j'assiste à la parade. Tout va bien. Jusqu'à ce que, après la parade je vois un cadet qui déplace un poteau de volleyball à base de ciment. Comme il a de la difficulté, je m'offre pour l'aider. La base de ciment (recouverte d'une chappe de fer) se détache du poteau et tombe par terre avec grand fracas parce que c'est lourd ce truc-là. Heureusement le plancher n'a rien eu parce que le bloc m'a écrapouti les orteils du pied droit. Ça m'a valu deux mois en béquilles à ne pas pouvoir dessiner. Morale: ça sert à rien de faire des plans, la Loi de Murphy va toujours venir les bousiller.

MP: On doit commencer à te connaître pas mal sur la base de Valcartier? On t'y invite régulièrement?
A: Je suis devenu un invité régulier du Jour de la famille. J'y vais faire des dessins pour les enfants de nos soldats qui sont sympas à défaut d'être bien entraînés.

MP: Donc, tous les soldats de la base ou presque, possèdent les 3 albums des Vandoos?
A: Au moins quelques-uns j'imagine. C'est quand même gros une brigade mécanisée.

MP: Ça aurait pu! As-tu déjà eu des réactions négatives d'eux par rapport à la série?
A: J'ai déjà reçu un courriel d'un (supposé) militaire offusqué qui me traitait d'innocent de rire de l'armée (comme si elle attendait après moi). D'après ce gars-là, l'armée canadienne serait la plus efficace au monde (en autant qu'elle n'ait pas à monter l'autoroute Henri-IV). Mais, en vis-à-vis, les réactions sont toujours positives. Ils sont surpris de voir un civil capable de s'intéresser à eux et à leur travail. D'autant plus qu'ils me considèrent compétent en la matière.

MP: N'as-tu jamais eu le goût de traverser de leur côté, t'engager?
A: Mon poids est proportionnel à mon Q.I. Je n'ai rien à faire dans un club basé sur la force et l'endurance physique. On a beau parler de technologie, c'est qu'ils sont lourds leurs gadgets de guerre. D'autant plus que je suis réfractaire à la discipline, bien que j'ai un grand respect pour la loi et l'ordre.

MP: Tu as créé plusieurs autres séries dont LES ZORANGES MÉCANIQUES, une équipe de soccer. C'est une autre passion pour toi?
A: Ah oui! Je suis fou de foot! Je jouais dans un club amateur à Charlesbourg et on était dans la même situation que les Chiefs dans Slapshot. Ça m'a inspiré et je faisais des gags pour faire rigoler les copains. Ça a rapidement grossit au point de devenir une série à part entière.

MP: Comment s'est produit la collaboration avec le magazine Québec Soccer où tu publies, à chaque mois, les aventures des Zoranges?
A: Après avoir réalisé une dizaine de pages des Zoranges mécaniques un coéquipier m'a suggéré de les faire publier quelque part. Approcher SAFARIR avec une bd de soccer (le sport le plus pratiqué au Québec) était inutile. J'ai choisi de me tourner vers une publication spécialisée et j'ai découvert Québec Soccer. Je leur ai présenté LES ZORANGES MÉCANIQUES et en mai 1999 le premier gag (tronqué par la rédaction) était publié.

MP: Tronqué?
A: Ils ont coupé la moitié supérieure de la page. Probablement à cause d'un commentaire de Sophie. Elle est mignonne mais terriblement méchante.

MP: Et la collaboration dure toujours?
A: Ça s'est terminé à l'été 2001. Les priorités avaient changé à la rédaction et ma bd n'était pas d'assez haute qualité.

MP: Un premier album des Zoranges a paru au Festival BD de Québec au printemps 2002. Est-ce qu'on aura droit à d'autres albums tout comme les Vandoos?
A: Oui. Un deuxième album de gags des Zoranges mécaniques sera publié en 2006 en même temps que la Coupe du monde. Ensuite ce sera des histoires complètes de 44 pages à chaque fois.

MP: Sur ton site Internet (http://www.ifrance.com/c6productions), tu nous présentes plusieurs autres séries et projets. Quels sont ceux qui risquent de se réaliser dans un avenir prochain?
A: FILIÈRE X sera un album compilation d'éléments hétéroclites. Avec AGGRAIS (histoires autobiographiques, Hé hé), SABRINA, et d'autres choses, non déterminées. Et j'ai commencé OPÉRATION NINJA.

MP: Pour FILIÈRE X, l'album sortira bientôt?
A: En cas d'impossibilité de sortir les Vandoos #4 " NO DUFF " au printemps, " FILIÈRE X " sera le plan B. Sinon à l'automne 2003. Je veux sortir au moins un nouvel album à chaque année.

MP: Comment procèdes-tu pour la promotion de tes albums? Car tu n'as pas d'éditeur. Tu t'édites toi-même.
A: Je joue avec les poignées de ma tombe et je vais directement proposer aux librairies de vendre mes albums. C'est risqué mais j'ai réussi à tisser des liens avec quelques librairies indépendantes.

MP: T'as déjà été invité par quelques médias je crois?
A: Oui. C'est fou les résultats que peuvent rapporter deux ou trois fax et courriels de temps en temps.

MP: Il y en a une dont tu as été fier du résultat?
A: À date j'ai toujours réussi à me couvrir de ridicule mais l'entrevue avec André Arthur a été le gros coup de pub qui m'a permis de faire connaître les Vandoos. Et j'ai été aussi à Salut Bonjour Week-end mais Benoît Johnson n'était pas là.

MP: Ah oui! Benoît Johnson, le mystérieux Ninja!
A: Ninjaaa!

MP: Pour André Arthur, Il t'a bien accueilli?
A: C'était au lancement de BATCAN 2. Il m'a fait téléphoner pour me passer en entrevue à l'émission d'après-midi la plus écoutée à Québec et m'a offert 5 minutes d'antenne. Il a trouvé ma bd drôle et l'a recommandée à ses auditeurs. Les ventes ont explosées cette semaine-là et les Vandoos étaient en orbite. Sans lui les Vandoos seraient encore inconnus hors des étroites limites d'un cercle d'amis très restreint qui joue au jeu d'échec à quatre.

MP: Te reste t-il des albums de BATCAN 2?
A: Tous partis. Envolés! Vendus ou sur les étagères des librairies.

MP: Et combien de copies par édition?
A: 200 $ à chaque fois. Le papier coûte cher et la reliure à l'allemande encore plus.

MP: Rééditer les albums épuisés fait parti de tes projets?
A: Oui, mais je dois refaire les couvertures (UNPROFOR, BATCAN 2). Avec un design moins aggrais et de la couleur. Je commence à avoir une relation fusionnelle avec Photoshop. Et le docteur Mailloux dit que ce n'est pas bon, une relation de cette nature.

MP: Pour bien terminer l'entrevue, peux-tu nous raconter une de tes avaries la plus drôle?
A: Une fois quand j'étais lycéen à Ottawa, j'ai décidé de rendre visite à une fille sur laquelle j'avais des ambitions. La météo annonçait beau temps pour les 5 prochains jours. 'enfourche mon vélo le matin et je pars. J'habitais le quartier Elmdale dans l'ouest, elle habitait Orléans (avec un accent à l'époque) complètement à l'est. C'est comme partir d'un bout à l'autre de l'île de Montréal. J'étais rendu aux trois quarts de la distance quand un rage (ou plutôt une tempête tropicale) s'est abattue sur moi avec pertes et fracas. Rendu chez la fille j'étais transi, détrempé, boueux (merci les poids lourds). Quand j'ai sonné à sa porte elle a regardé par la fenêtre et n'est jamais venue répondre. Et elle ne m'a jamais plus adressé la parole. Je pourrais aussi raconter la fois où j'ai été conscrit par mon lycée pour courir un marathon inutilement. Ou les avaries à Génie en herbe, ou la fois où je devais animer un gala de remise de prix au festival de la BD.

MP: Tu pourrais faire fortune en écrivant un livre sur toutes tes avaries!
A: Frank Margerin a fait fortune comme ça.

MP: Merci beaucoup Avary de ta participation. J'espère que tu continueras ta collaboration avec ZINE ZAG encore longtemps.
A: Pourquoi?