Michel Pleau: Salut Jean-Paul! À quel âge as-tu décidé de faire le métier d'illustrateur/bédéiste?
Jean-Paul Eid: Je ne me souviens pas d'avoir réellement pris une décision, c'était très clair dans ma tête depuis le plus jeune âge. À 8 ans, je me faisais déjà des albums de BD avec du carton de construction et des crayons de bois.
MP: Qu'est-ce qui t'a vraiment attiré vers ce médium?
JPE: Avant tout, c'est la possibilité de raconter des histoires. Je me sens plus près de l'écrivain que du dessinateur. La construction des récits, les différentes techniques narratives me fascinent.
MP: Que lisais-tu, des préférences?
JPE: Les albums de Tintin ont été les premières BD qui sont apparues à la maison familiale, mère belge oblige. Vers 13 ans, j'ai découvert Philémon de Fred, Gotlib, l'inévitable et Fmurrrr (le Génie des alpages) avec lequel j'ai réalisé que le non-sens pouvait en avoir un. Plus tard, j'ai tripé sur Yves Chaland, son style moderniste rétro et surtout, son coup de pinceau. Mais je dois reconnaître qu'une de mes grandes influences aura été Michel Risque de Godbout-Fournier. Quand je débutais ils étaient des modèles, il y en avait peu au Québec. Aujourd'hui, je lis toutes sortes de trucs, beaucoup de québécois. Ça va de Prado, Nicolas de Crecy, Schuiten à Rabagliati et Grégoire Bouchard.
MP: Quel a été ton apprentissage pour arriver à ce but?
JPE: Je n'ai pas appris grand chose sur la BD à l'école. J'ai suivi des études en Arts plastiques au Cégep dans des classes qui comptaient surtout des peintres et des sculpteurs, moi je savais très bien ce que je voulais faire mais j'étais plutôt tout seul de ma gang. À l'université, j'ai étudié en film d'animation à Concordia mais ce n'est pas là non plus que j'ai appris mon métier. La BD et l'illustration, je les ai apprises sur le tas!
MP: Est-ce au concours de bandes dessinées du journal de Montréal (1984) où tu t'es impliqué en bande dessinée pour la première fois?
JPE: Je faisais déjà de la BD dans le journal étudiant de mon école secondaire, j'avais 14-15 ans. J'étais directeur artistique et bédéiste de service. Je prenais un malin plaisir à mettre en case mes profs, ce qui n'était pas toujours apprécié et la direction me le faisait clairement savoir. La censure, y a rien de mieux pour faire naître une vocation!
MP: Eid, c'est de quelle origine ce nom?
JPE: Arabe, Libanais pour être plus précis. Même si j'ai passé ma vie au Québec, sur mon passeport, le lieu de naissance c'est Beyrouth. Vous essaierez ça de passer avec un passeport de ce genre aux lignes américaines! Et pour mêler le tout, ma mère est belge, c'est probablement d'elle que vient mon gêne BD!
MP: Un "mix" Belge/Libanais! Toi et tes parents, vous n'êtes restés que quelques mois à Beyrouth?
JPE: Nous avons quitté le Liban, je n'avais que 3 ans. Le hasard a fait que de toutes les ambassades que mes parents avaient approchées, celle du Canada à été la plus prompte à répondre. C'est pourquoi on s'est retrouvé ici plutôt qu'en Australie.
MP: Quel était la raison de ce départ du Liban?
JPE: Le besoin de changer d'air, de repartir à zéro dans un pays neuf. C'était avant les bouleversements de la guerre.
MP: Es-tu retourné dans le pays depuis ton départ?
JPE: Jamais.
MP: Ton père doit sûrement suivre la politique des conflits au Proche-Orient. Avez-vous droit à des grosses discussions politiques autour de la table lors d'un souper familial?
JPE: C'est un sujet qui le touche beaucoup puisqu'il a encore des frères au Liban mais, mis à part cet attachement familial et un intérêt certain pour la politique, il est devenu, malgré son étrange accent qui ne vient pas du Lac St-Jean, un Québécois dans l'âme.
MP: Comment a débuté ta participation à Croc?
JPE: Ça a commencé par une parution dans la revue Titanic, magazine de BD publié par Croc. Garnotte, rédacteur en chef, m'appelle pour publier une histoire de deux pages parmi un lot qui devait en compter une douzaines. " La Badluck de Sam Turcotte ", une histoire de gars qui manque sa sortie d'autoroute et qui s'engouffre dans Verdun, la ville d'où on ne sort pas. Avec du recul, je me rend compte que j'avais déjà un engouement pour l'humour absurde. J'ai donc embarqué dans le Titanic juste à temps pour le naufrage, le numéro suivant ne sortira jamais! Le bec à l'eau, je me retourne de bord et élabore un projet de série à partir d'un gag refusé chez Titanic, j'arrive tout angoissé avec trois épisodes de " Jérôme Bigras " devant Pierre Huet qui trouve ça plutôt rigolo et décide d'en faire paraître quelques pages quand l'espace le permet. Tu connais la suite!
MP: Tu as des bons souvenirs du magazine?
JPE: Des tas! Faut dire par contre que les dessinateurs travaillaient pas mal chacun dans leur coin et qu'on avait peu l'occasion de se rencontrer. Mais un de mes plus beaux souvenirs restera la fondation du magazine Anormal, le petit frère de Croc pour adolescent rebelle avec Pierre Fournier, Mario Beaulac, Morrissette, Rowe, Rodier, Gaboury et d'autres que j'oublie... On avait une vision très précise de ce qu'on voulait : " le magazine avec lequel il vaut mieux pas te faire pogner! " Ça a suscité des scandales dans les journaux et à la radio, notre concours de caricatures de profs était dénoncé par les associations de parents et de professeurs, pendant ce temps, on était une des lectures incontournables dans les écoles de réforme! La belle époque!
MP: À la fin de Croc, tu as eu une courte période avec Safarir. Mais depuis, on ne te vois plus beaucoup. Il y a une raison?
JPE: Si je publie moins souvent, c'est que je me paye le luxe d'être plus sélectif (je sais, ça a l'air prétentieux). Puisqu'un album ou une série mensuelle prend un temps fou à réaliser et qu'en plus on est payé des pinottes par rapport au temps que ça demande, je préfère mettre mes énergies sur des projets personnels qui me tiennent à coeur plutôt que d'accepter tout ce qui se présente sous prétexte que je veux " vivre de la BD ". Ce sont souvent des choix déchirants. Et il faut bien le dire, Scaphandre 8, ça se fait pas en une fin de semaine.
MP: Tu as participé à beaucoup de magazine qui ont fermé leurs portes rapidement, Titanic, Anormal, Iceberg, Nuts… Ça devait être frustrant! On commence une collaboration et ça s'arrête très vite! J'imagine que toutes ces fermetures n'ont pas aidé à vouloir s'impliquer dans ces magazines?
JPE: Le tout c'est de durer plus longtemps que les magazines où l'on publie. Vu la longévité relativement courte des revues et maisons d'édition au Québec, j'essaie de ne jamais mettre tous mes oeufs dans le même panier, de diversifier mes publications pour pouvoir passer à travers ces écueils sans perdre le feu sacré. J'ai d'ailleurs toujours fait de l'illustration éditoriale et publicitaire en parallèle pour ne pas me retrouver le bec à l'eau en cas de naufrage. Ce qui est le plus important quand on fait de la BD au Québec, c'est la ténacité... encore plus que le talent, hélas. Alors, j'essaie de garder les deux pieds sur terre, de me ménager autant que possible en m'attaquant à des projets à la mesure de ce que je me sens capable de faire, sans avoir trop d'attente pour éviter les déceptions démoralisantes... garder la tête froide, quoi!
MP: Je reviens sur Jérôme Bigras, d'où t'es venu cette idée de personnage?
JPE: Assez curieusement, la création de Jérôme Bigras a été plutôt improvisée. Je cherchais à faire les aventures d'un monsieur Nobody, un quidam anonyme qui vivait en banlieue. À l'époque, il s'agissait surtout d'une parodie de cette vie de banlieue et ce n'est qu'avec le temps que la série a bifurqué vers son côté plus interactif de la BD dans la BD.
MP: Les 2 albums parus par la suite pourraient très bien reparaître puisqu'ils sont introuvables en librairies. Les Éditions Logiques n'ont jamais pensé à réimprimer les albums?
JPE: Mais il sont toujours disponibles, mal distribués mais encore disponibles! il suffit de les demander au libraire pour qu'il les fasse venir. Puisque ce sont des titres qui datent déjà de plusieurs années, rares sont les librairies qui en ont en stock.
MP: Combien le tirage de chacun des albums?
JPE: Je ne me souviens pas très bien... autour de 1500 probablement!
MP: Logiques ont-ils encore les droits sur ces albums?
JPE: Oui, mais la période achève. Je viens justement de signer une entente avec l'éditeur pour qu'il continue de les distribuer après l'échéance.
MP: Tu veux dire qu'il risque de réapparaître sur les tablettes prochainement? Ça pourrait peut-être donner le goût à l'auteur de recommencer les aventures de Bigras dans un magazine d'humour?
JPE: C'est une idée qui me trotte en tête depuis quelques temps, comme si Bigras revenait me hanter après toutes ces années! Avec les fusions municipales et les super-métropoles, qui sait de quoi aurait l'air Bungalopolis! J'aimerais aussi mettre à profit les techniques de couleur et de dessin que j'ai développé dans " Le Naufragé de Memoria ", mais comme il n'y a que 24 heures dans une journée, je suis obligé de faire des choix. Pour le moment, tout mon temps est mis sur la suite de Memoria.
MP: Justement, ça fait déjà plus de 2 ans que le premier tome du Naufragé de Mémoria, Scaphandre 8, a été publié. Aura-t-on droit à la suite bientôt?
JPE: Il y aura une suite et elle est bien avancée, Le titre provisoire est " l'Abyme ". Je suis particulièrement satisfait du scénario que Claude Paiement et moi avons pondu. De reprendre le récit où nous l'avions laissé et de naviguer entre les balises du premier tome aura été un exercice jubilatoire. Dans le meilleur des mondes, il sortira à l'automne 2002.
MP: Peux-tu nous donner un aperçu du nouveau récit?
JPE: Encore une fois, il est difficile de soulever le voile sans en déflorer l'intrigue! Disons qu'on se retrouve un an plus tard, à la réouverture en grande pompe de Brainstorm, multinationale spécialisée dans le voyage virtuel, après qu'ils aient été contraint de fermer la boîte pour décontaminer le système foudroyé par un puissant virus informatique, le " Virus Zalupski " (voir tome 1). Un nouveau directeur a été nommé, une nouvelle destination est sur le point d'être inaugurée et la valeur de leurs actions grimpe en flèche. Tout aurait pu se dérouler à merveille si n'était pas réapparu celui dont Brainstorm avait tû l'existence, celui qui prétend s'appeler Benjamin Blake.
MP: Il y a eu une très bonne réaction des médias et du public au sujet du premier album. C'est un album qu'on avait besoin au Québec. Comment as-tu réagi à tous ces bons commentaires, as-tu eu peur des critiques?
JPE: C'est dans ma nature d'être inquiet! J'avais beau recevoir de très bons commentaires de mon entourage, je ne savais pas comment allait réagir les lecteurs habitués à me voir faire de l'humour sur 2 pages. De plus, ce genre de projet qui n'a pratiquement pas été fait au Québec (série d'albums de SF sur plusieurs tomes en couleur) est très courant en Europe. Je m'attendais donc à être comparé à mon détriment à des légendes vivantes d'outre Atlantique. Même si c'est légitime, ça fait quand même un peu peur!
MP: D'où provient la collaboration entre toi et le scénariste Claude Paiement?
JPE: Claude est un copain de longue date. Il écrit pour le théâtre depuis longtemps et, vu notre grande complicité, il était la personne toute désignée pour copiloter le projet. Depuis Scaphandre 8, nous avons développé une méthode de travail à deux qui s'avère très efficace. En plus de Scaphandre 8 et L'Abyme, nous avons scénarisé et découpé un album de BD commandé par la compagnie Métaforia. Le métier rentre.
MP: C'est un album de commande publié tout dernièrement?
JPE: Bien que notre part du travail ait été complétée, c'est à dire scénario, dialogues et découpage, le projet a été mis sur la glace . C'est leur studio de création qui devait en assurer la mise en image. Peut-être sortira t-il un jour?
MP: Avec Jérôme Bigras et le naufragé, on devine ton penchant vers l'imaginaire et le fantastique, c'est le cas?
JPE: J'imagine. Ce qui m'obsède, ce sont les histoires qui confrontent les créatures à leurs créateurs, les personnages à leurs auteurs, le héros de BD au bédéiste, la fiction à la réalité. Et ce que j'aime particulièrement ce sont des constructions de récit acrobatique, en trompe l'oeil... toujours pour la même raison: désarçonner le lecteur.
MP: C'est ce qui nous plaisait beaucoup avec Jérôme Bigras. Tu as siégé sur le conseil d'administration de l'AC.I.B.D. Quelles étaient les activités de l'association?
JPE: L'A.C.I.B.D. était, comme son nom l'indique, une Association de Créateurs et Intervenants en Bande Dessinée. Elle avait pour rôle de représenter des professionnels de la BD dans toutes sortes de domaines. Elle organisait des salons, des expos, des colloques et a même publié des recueils de BD, des mémoires et surtout une Dépêche qui rapportait les nouvelles du milieu. Ce rôle a merveilleusement été repris aujourd'hui par BD Québec qui est devenu un des pôles d'attraction qui rassemblent les auteurs et canalisent l'information sur le milieu de la BDQ.
MP: Et pourquoi l'ACIBD n'existe elle plus?
JPE: La réponse reste encore vague aujourd'hui. Le bassin trop petit de membres professionnels prêts à s'investir pour la cause faisait qu'il était de plus en plus difficile de trouver des administrateurs chevronnés. Et puis le manque de solidarité entre les membres, le caractère indépendant des auteurs qui travaillent chacun de leur côté, les guéguerres intestines entre mainstream et alternatif, Montréal et Québec, jeunes et vieux... Si je compare avec L'Association des Illustrateurs du Québec, la différence majeure c'est que, quand ton art représente ton gagne pain, tu t'impliques parce que ça a des conséquences directes sur ta vie et, hélas la BD ne fait pas vivre grand monde ici.
MP: Il y a un projet que tu rêves de réaliser un jour? (pas juste rapport à la BD)
JPE: Des rêves, j'en ai toujours plein la tête! Monter une exposition de mon travail, de Bigras à l'Abyme, écrire un livre pour enfants, réaliser un musée imaginaire virtuel en ligne sur Brainstorm... mais ça ce sont des rêves. Les véritables projets, on en parle pas avant que ce soit coulé dans le ciment!
MP: Jean-Paul Eid a t-il d'autres préoccupations que l'illustration et la BD?
JPE: J'aimerais bien te répondre que je pratique le ping pong extrême, que je fais de la course d'hélicoptère ou que je fais l'élevage d'alligators mais la réalité est bien plus ordinaire que mes BD, je fais " l'élevage " d'enfants, j'en ai 2 (1 an et 6 ans), et ça prend tout mon temps libre (et plus!)
MP: Merci de ta très grande patience Jean-Paul!
JPE: Merci à toi, Michel, et je salue ton grand dévouement à la cause de la BDQ!