Jimmy Beaulieu et sa voisine |
Jimmy Beaulieu : Je sais pas si je m'aventure tant que ça en terrain inconnu, il y a eu –22o Celcius avant ça, dont Ma voisine… est une espèce de suite logique. En 2005, je me suis retrouvé dans une impasse par rapport à mon travail. Quand je fais mes planches à la première personne, je m'adresse à une amie ou un ami, abstrait, pour qui j'éprouve le plus grand respect, en qui j'ai parfaitement confiance. Or, Le moral des troupes a rejoint beaucoup de lecteurs, et certains retours sur ce livre (ou sur Projet domiciliaire) m'ont laissé dans un sale état. On met vraiment des choses précieuses dans ces petits livres et les lecteurs n'ont pas toujours la délicatesse nécessaire pour les tripoter. On m'a souvent dit que j'étais courageux de faire ce que je fais. Je pense surtout que je suis inconscient. Des fois, j'ai involontairement fait du mal à des gens que j'aime, notamment à ma mère, et ça m'a sérieusement fait chier. Elle n'avait pas besoin qu'un petit péquenot geigne à son sujet dans les pages d'un livre. Je me suis donc mis à essayer de contrôler toutes les interprétations qu'on peut faire de mes pages en les réalisant. Des plus justifiées aux plus connes (des fois, j'vous jure...). Quand on commence ça, on s'en sort pas. Je déteste l'idée qu'un artiste doive se « protéger » dans son travail. Ça me fait vomir juste d'y penser. On fait pas des produits. Le fait que la bande dessinée soit quasi-nécessairement destinée à être publiée brouille les cartes, mais ça ne doit en aucun cas venir polluer l'acte de création, qui doit rester vierge de ces préoccupations. Dans un monde idéal, je passerais mon temps à faire des pages, je tirerais mes livres à 32 exemplaires et j'aurais assez d'argent pour pouvoir me passer de faire d'autres métiers. Mais bon, là, on a pas le choix d'avoir un certain succès pour qu'on nous laisse travailler tranquille, alors on fait avec. Mais il faut que je trouve le moyen d'assumer ce que j'écris ou de me foutre des réactions du « public ». J'y travaille. J'ai donc eu besoin d'une pause. Une petite paresse sur les terrains moelleux et velus de la fiction. J'avais ce plan pour une histoire légère, monté dans l'autobus en 2003, qui traînait dans mes tiroirs, j'ai trouvé que c'était le bon moment de travailler dessus. Mine de rien, ça m'a radicalement débloqué. Et un mois plus tard le livre partait à l'imprimerie. Mais je sais que c'est pas ce que tu veux dire, ne t'inquiète pas. Bon, j'aime tout autant regarder des téléséries de science-fiction (comme Firefly ou la nouvelle Battlestar Galactica), ou des polars des années '60-'70 (comme Les félins ou French Connection) que Vincent, François, Paul et les autres de Claude Sautet ou les Antoine Doisnel de Truffaut. J'ai très souvent envie de me lancer dans la bande dessinée de genre. Attention, ça resterait du Jimmy Beaulieu, mais avec des vaisseaux spatiaux, des robots, des courses-poursuites dans des escaliers en flammes. Mais ce sont des envies passagères, plutôt connectées sur le plaisir superficiel. J'élabore tout le temps des scénarios qui lorgnent vers le genre, mais je trouve rapidement mes idées connes et je me désintéresse du projet. Pour ce qui est des projets qui collent plus au réel, ou qui relèvent du domaine de l'observation, je doute moins de la pertinence de mon travail. Si on me payait pendant que je le fais, je ferais certainement plus facilement du genre, mais comme je dois me battre comme un déchaîné pour trouver des heures pour travailler sur mes planches, je ne peux faire que ce qui m'est vraiment précieux. Et de toutes façons, ultimement, je vais toujours être plus émerveillé par une fille qui s'impatiente à un café en attendant quelqu'un que par une armada de vaisseaux spatiaux qui rentrent dans le lard d'un monstre à la Druillet. Un jour, peut-être, j'arriverai à concilier plaisir et nécessité, l'un n'empêche pas l'autre. Je tombe de ma chaise quand un recherchiste m'appelle en me disant qu'il a voulu faire parler de mon livre à telle ou telle émission ou dans son journal, et qu'il s'est fait répondre que j'étais « pas intéressant parce que je suis pas publié en Europe ». Je pensais que la mentalité colonisée, c'était fini. On a les couilles d'essayer de faire de quoi ici, de passer par le chemin toff, pis on nous punit pour ça ! On dit encore : « Wow ! Un ti-gars-d'che-nous est publié chez un VRAH îdîteuwr » ! De la même manière qu'on peut CHOISIR de publier des livres en noir et blanc, souples, ou des fanzines, versus l’alboumme caltronné en belles coulaeuwrs, on peut CHOISIR de publier au Québec. D'un autre côté les auteurs qui publient au Québec quelque chose qui peut être pris par un éditeur européen font financièrement un sacrifice monumental, et on ne peut pas s'attendre à ce qu'ils le fassent. On ne paie pas sa maison et on fait pas vivre ses enfants en publiant des livres de bande dessinée au Québec. Je suis le premier à les comprendre. Je suis TOUJOURS très content pour eux, mais l'éditeur en moi ne peux s'empêcher d'avoir un petit pincement au cœur. C'est une situation décevante, mais on y peut rien pour le moment. Ce que je fais comme critique ou prof ça fait aussi partie de cet ensemble. Certes, ça ralentit mon évolution en tant que dessinateur. Mais grosso modo, depuis 5 ans, j'ai sorti un livre par année, ce qui n'est pas si mal pour un auteur qui perd son temps dans mille projets satellites. C'est vrai qu'à toujours analyser ce que les autres font, ça peut être inhibant, par exemple. Je peux me perdre pendant des mois et des mois dans l'auto-analyse paralysante. Mais quelle joie quand ça débouche ! BD Québec : Parlons un peu de Mécanique générale. La collection a 5 ans cette année et tu as l'intention de sortir un album par mois pour fêter ça. Plusieurs titres sont annoncés, mais d'autres étaient déjà programmés bien avant. Seront-ils inclus dans les albums à paraître cette année? Pour ce qui est des raisons de ce changement d'orientation, j'ai déjà répondu plus haut. J'avais aussi envie de travailler avec d'autre monde tout en pétrissant le même bloc, en montant la même sculpture que j'ai commencé avec les 5 autres gars il y a 5 ans. On avait besoin de sang neuf, ça allait bientôt commencer à sentir le dortoir de bidasses dans notre taverne. On avait besoin de filles (on a ajouté une pancarte « bienvenue aux dames »), de vétérans, de petits jeunes... Je ne sais pas si tout le monde s'en aperçoit, mais ça brasse en titi, en ce moment, dans la bande dessinée québécoise. Attendez de voir les livres sortir, les nouvelles écritures, les nouveaux tons... Ça va barder, je vous préviens. Amies, amis de ce milieu, nous sommes TOUTES et TOUS dépassés par ces débutants ! Nous sommes des HAS BEEN ! Watchez-vous, parce qu'après cette éclosion, ça suffira plus, là, faire des petits gags calembours années 70 avec une touche de pseudo-provoc' ! Je ne saurais jamais assez les remercier de me faire sentir comme un vieux croûton. Elles et ils vont nous fouetter et on aura pas le choix de mettre encore plus de cœur à l'ouvrage ! Chouette ! J. B. : Je suis Monsieur le Dictateur. Je leur demande à peu près toujours leur avis. Ils répondent parfois, un peu, quand ils ont quelques secondes ou quand ça les intéresse. Il y a de l'écho. Je les écoute rarement (hin, hin, hin...). Nooooon, mais nous discutons beaucoup, quand même, mais je tranche à la fin. Et j'ai initié et mené à terme quelques projets (comme Véro et La cage) sans vraiment tenir mes compagnons informés. J. B. : Nous allons faire exister les meilleurs livres jamais publiés. Voilà pour nos ambitions.
Ma voisine en maillot par Jimmy Beaulieu, Éd. Mécanique générale/Les 400 coups. En librairie mardi le 21 février 2006 et lancement à Québec le 23 février à la galerie Rouje (www.rouje.net), de 17h à 19h. © Michel Viau/BD Québec - Reproduction interdite sans autorisation.
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