[ Introduction | Les précurseurs (Chapitre 1) ]


Chapitre 1 : Les précurseurs


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Avant-propos : Les origines de la bande dessinée

La bande dessinée moderne, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est née aux États-Unis à la fin du 19e siècle. Pourtant, on retrouve en Europe une longue tradition d'histoires racontées au moyen d'images. Certains historiens de ce 9e art font remonter celui-ci à la tapisserie de Bayeux et même aux peintures rupestres de Lascaux, sans oublier les hiéroglyphes égyptiens. Sans vouloir retourner aussi loin dans le passé, il est évident que la bande dessinée n'est pas une création spontanée, mais qu'elle est plutôt le fruit d'une longue évolution.

Toutefois il est possible de cerner deux facteurs déterminants à l'origine de cette forme d'expression populaire : l'instauration de l'école publique obligatoire dans les sociétés occidentales et le développement de l'imprimerie. Ces deux événements, de prime abord plutôt éloignés de la BD, sont survenus au cours de la révolution industrielle du 18e siècle et ont joué un rôle prédominant dans sa naissance.

Les perfectionnements qu'a connu l'imprimerie à cette époque (fabrication du papier « en continu », inventions de la lithographie et de la presse à vapeur) favorisent l'apparition de journaux quotidiens et hebdomadaires, répondant ainsi aux besoins d’une population de plus en plus lettrées. La photographie n'en étant qu'à ses premiers balbutiements et les moyens d'impressions n'étant pas encore assez perfectionnés pour la reproduire, les périodiques sont abondamment illustrés à l'aide de gravures. Tombée en désuétude depuis la Renaissance la gravure sur bois debout connaît un regain d'intérêt; c'est à l'aide de gravures que sont représentés les faits divers, les portraits d'hommes politiques, les comptes-rendus d'événements, etc. En fait, les graveurs des 18e et 19e siècle jouaient le rôle des photographes d'aujourd'hui.

La modernisation de la société, c'est à dire son industrialisation, commence en Angleterre avant d'atteindre le reste de l'Europe, puis l'Amérique. Curieusement, la parution d’histoires en images suit la même trajectoire. Déjà, au début du 18e siècle, le peintre et graveur britannique William Hogarth dépeint, à l'aide de séries d'estampes, des scènes de la vie londonienne (A Harlot's Progress, 1733; A Rake's Progress, 1735; Mariage à la Mode, vers 1743). Son compatriote Thomas Rowlandson poursuit dans cette veine tout en y insufflant un esprit satirique (Dr Syntax, trois récits de 1812 à 1820). Également caricaturiste, Rowlandson (tout comme ses confrères James Gillray, Isaac Cruiksank et William Heath, entre autres) utilise, à la mode anglo saxonne, le phylactère, un procédé issu du Moyen Âge, pour faire parler ses personnages.


Un extrait de la série de gravures An Harlot’s Progress de William Hogath, 1733.


Au 18e siècle (entre 1780 et 1800), Rowlandson introduit le phylactère dans les séries de gravures narratives..

Au cours du 19e siècle, les journaux satiriques, abondamment illustrés de caricatures et de dessins humoristiques foisonnent en Angleterre, citons The Comic Magazine (1832), Punch (1841), Judy (1867), Funny Folks (1874), etc.

À Épinal, en France, Jean Charles Pellerin imprime, dès 1796, des estampes en couleurs qui racontent en plusieurs images des événements historiques et bibliques, des vies de saints, des contes, des chansons populaires, etc. Ces grandes estampes souvent divisées en une douzaine de cases et plus, avec texte sous l'image, sont mieux connues sous le nom d'Images d'Épinal. Mais puisqu’il n’y a pas d’interaction entre les images et que le lien ne se fait que par le texte, on ne peut pas parler de bande dessinée dans ce cas. Distribuées par les colporteurs et autres marchands ambulants, les Images d'Épinal se retrouvent un peu partout dans le monde et jusque dans les nouvelles colonies d'Amérique.


Les images d’Épinal ont circulé partout en France et en Europe, mais aussi en Amérique du Nord; certaines planches ayant été traduites en anglais pour le marché américain.

En 1830, Charles Philipon lance La Caricature, en 1832, Le Charivari, puis en 1842, Le Musée Philipon. Ces journaux, aux textes polémiques, sont largement illustrés de caricatures. La liberté d'expression n'étant alors pas ce qu'elle est aujourd'hui, les rédacteurs de ces journaux sont souvent victimes de procès et même d'emprisonnements. Armand Colin lancera, le premier, un journal illustré offrant une histoire en images chaque semaine (Le Petit Illustré Français, 1889).

C'est dans un pensionnat de Suisse, qu'un enseignant réalise les premières bandes dessinées légendées. Rodolphe Töpffer dessine plusieurs petits albums d'histoires en images, où, si le texte se retrouve encore sous les illustrations, le dessin, dynamique, ne se contente plus d'illustrer les moments clés du récit, il en est partie intégrante. Les albums de Töpffer mettent en scène des personnages caricaturaux sur lesquels s'abattent diverses calamités (Histoire de M. Vieux bois, 1827; Voyages et aventures du Dr Festus, 1829; M. Crépin, 1832, etc.).


Un extrait de Les Amours de M. Vieux-Bois par Rodolphe Töpffer. Dessiné en 1827, ce récit a été publié originellement à Genève en 1837.

De nombreux dessinateurs français réalisent par la suite des albums semblables : Cham (Histoire de M. Lajaunisse, 1839) qui inspirera à son tour Töpffer, Gustave Doré qui, à 15 ans, publie sa première histoire en images et invente plusieurs procédés encore utilisés de nos jours, tel les lignes qui symbolisent le mouvement (Les travaux d'Hercule, 1847; Histoire de la Russie, 1854), Nadar qui introduit l'élément politique dans le récit des avatars d'un opportuniste (Vie privée et publique de Môssieu Réac, 1848). Durant la deuxième moitié du siècle d'autres dessinateurs français réalisent des bandes dessinées muettes ou légendées : Crafty, Émile Cohl, Caran d'Ache, Doës, Willette, Steinlen, Christophe (La Famille Fenouillard, 1889 1893; Les facéties du sapeur Camembert, 1890-1896; L'idée fixe du Savant Cosinus, 1893), pour ne nommer que ceux-là.


Trop belle! par Doës planche publiée dans le journal Le Chat noir en 1888.

Tandis qu'en Allemagne, Wilhelm Bush dessine des histoires humoristiques mettant en scène deux petits garnements (Max und Moritz, 1865), paraissent plusieurs journaux proposant des histoires illustrées: Fligende Blätter (1844), Münchner Bilderbogen (1845), Simplizissimus, etc. Au cours de ce siècle, un peu partout en Europe se multiplient les journaux illustrés avec des histoires en images tant en Pologne qu'au Portugal en passant par les Pays-Bas et la Finlande.


Une planche de Wilhelm Bush publiée dans le journal satirique allemand Münchner Bilderbogen.

De l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis montrent un certain retard dans le développement de la bande dessinée par rapport à l'Europe. Mais déjà, en 1842, y circule une traduction du Monsieur Vieux-bois de Töpffer : The Adventures of Mr. Obadiah Oldbuck. C’est à la fin du 19e siècle, dans les journaux satiriques Puck (créé en 1880), puis Judge et Life (en 1883), que paraissent les premiers dessins humoristiques d'auteurs qui marqueront plus tard l'histoire de la BD: Richard Outcault, Frederick Opper, James Swinnerton, etc. Ces dessinateurs, dignes héritiers des caricaturistes anglais, utilisent déjà dans leurs dessins le phylactère pour la retranscription des dialogues.


Couverture du numéro de décembre 1896 de Judge. Illustration d’Hamilton.

Dès 1892, Swinnerton produit pour le San Francisco Examiner une bande dessinée mettant en scène des animaux, Little Bears and Tigers. Mais c'est le Yellow Kid de Richard Outcault qui, en 1896 dans les pages dominicales du New York World, lance définitivement la mode des bandes dessinées en Amérique.

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La section historique est réalisée grâce à la participation de Michel Viau.
Les illustrations sont tirées d'images d'archives. © Michel Viau / BD Québec