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LES PRÉCURSEURS


Chapitre 1


Chapitre 1 : Les précurseurs • Introduction : Les origines de la bande dessinée • 1ère partie : Les débuts l’imprimerie au Québec • 2e partie : Naissance des journaux satiriques • 3e partie : Hector Berthelot, Le Canard et le Père La Débauche • 4e partie : Les BD du Canard Chapitre 1 : Les précurseurs Introduction : Les origines de la bande dessinée (Intro) La bande dessinée moderne, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est née aux États-Unis à la fin du 19e siècle. Pourtant, on retrouve en Europe une longue tradition d'histoires racontées au moyen d'images. Certains historiens de ce 9e art font remonter celui-ci à la tapisserie de Bayeux et même aux peintures rupestres de Lascaux, sans oublier les hiéroglyphes égyptiens. Sans vouloir retourner aussi loin dans le passé, il est évident que la bande dessinée n'est pas une création spontanée, mais qu'elle est plutôt le fruit d'une longue évolution. Toutefois il est possible de cerner deux facteurs déterminants à l'origine de cette forme d'expression populaire : l'instauration de l'école publique obligatoire dans les sociétés occidentales et le développement de l'imprimerie. Ces deux événements, de prime abord plutôt éloignés de la BD, sont survenus au cours de la révolution industrielle du 18e siècle et ont joué un rôle prédominant dans sa naissance. Les perfectionnements qu'a connu l'imprimerie à cette époque (fabrication du papier « en continu », inventions de la lithographie et de la presse à vapeur) favorisent l'apparition de journaux quotidiens et hebdomadaires, répondant ainsi aux besoins d’une population de plus en plus lettrées. La photographie n'en étant qu'à ses premiers balbutiements et les moyens d'impressions n'étant pas encore assez perfectionnés pour la reproduire, les périodiques sont abondamment illustrés à l'aide de gravures. Tombée en désuétude depuis la Renaissance la gravure sur bois debout connaît un regain d'intérêt; c'est à l'aide de gravures que sont représentés les faits divers, les portraits d'hommes politiques, les comptes-rendus d'événements, etc. En fait, les graveurs des 18e et 19e siècle jouaient le rôle des photographes d'aujourd'hui. La modernisation de la société, c'est à dire son industrialisation, commence en Angleterre avant d'atteindre le reste de l'Europe, puis l'Amérique. Curieusement, la parution d’histoires en images suit la même trajectoire. Déjà, au début du 18e siècle, le peintre et graveur britannique William Hogarth dépeint, à l'aide de séries d'estampes, des scènes de la vie londonienne (A Harlot's Progress, 1733; A Rake's Progress, 1735; Mariage à la Mode, vers 1743). Son compatriote Thomas Rowlandson poursuit dans cette veine tout en y insufflant un esprit satirique (Dr Syntax, trois récits de 1812 à 1820). Également caricaturiste, Rowlandson (tout comme ses confrères James Gillray, Isaac Cruiksank et William Heath, entre autres) utilise, à la mode anglo saxonne, le phylactère, un procédé issu du Moyen Âge, pour faire parler ses personnages [fig. 1 et 2]. Au cours du 19e siècle, les journaux satiriques, abondamment illustrés de caricatures et de dessins humoristiques foisonnent en Angleterre, citons The Comic Magazine (1832), Punch (1841), Judy (1867), Funny Folks (1874), etc. À Épinal, en France, Jean Charles Pellerin imprime, dès 1796, des estampes en couleurs qui racontent en plusieurs images des événements historiques et bibliques, des vies de saints, des contes, des chansons populaires, etc. Ces grandes estampes souvent divisées en une douzaine de cases et plus, avec texte sous l'image, sont mieux connues sous le nom d'Images d'Épinal. Mais puisqu’il n’y a pas d’interaction entre les images et que le lien ne se fait que par le texte, on ne peut pas parler de bande dessinée dans ce cas. Distribuées par les colporteurs et autres marchands ambulants, les Images d'Épinal se retrouvent un peu partout dans le monde et jusque dans les nouvelles colonies d'Amérique. [fig. 3] En 1830, Charles Philipon lance La Caricature, en 1832, Le Charivari, puis en 1842, Le Musée Philipon. Ces journaux, aux textes polémiques, sont largement illustrés de caricatures. La liberté d'expression n'étant alors pas ce qu'elle est aujourd'hui, les rédacteurs de ces journaux sont souvent victimes de procès et même d'emprisonnements. Armand Colin lancera, le premier, un journal illustré offrant une histoire en images chaque semaine (Le Petit Illustré Français, 1889). C'est dans un pensionnat de Suisse, qu'un enseignant réalise les premières bandes dessinées légendées. Rodolphe Töpffer dessine plusieurs petits albums d'histoires en images, où, si le texte se retrouve encore sous les illustrations, le dessin, dynamique, ne se contente plus d'illustrer les moments clés du récit, il en est partie intégrante. Les albums de Töpffer mettent en scène des personnages caricaturaux sur lesquels s'abattent diverses calamités (Histoire de M. Vieux bois, 1827; Voyages et aventures du Dr Festus, 1829; M. Crépin, 1832, etc.) [fig.4 ]. De nombreux dessinateurs français réalisent par la suite des albums semblables : Cham (Histoire de M. Lajaunisse, 1839) qui inspirera à son tour Töpffer, Gustave Doré qui, à 15 ans, publie sa première histoire en images et invente plusieurs procédés encore utilisés de nos jours, tel les lignes qui symbolisent le mouvement (Les travaux d'Hercule, 1847; Histoire de la Russie, 1854), Nadar qui introduit l'élément politique dans le récit des avatars d'un opportuniste (Vie privée et publique de Môssieu Réac, 1848). Durant la deuxième moitié du siècle d'autres dessinateurs français réalisent des bandes dessinées muettes ou légendées : Crafty, Émile Cohl, Caran d'Ache, Doës, Willette, Steinlen, Christophe (La Famille Fenouillard, 1889 1893; Les facéties du sapeur Camembert, 1890-1896; L'idée fixe du Savant Cosinus, 1893), pour ne nommer que ceux-là. [fig. 5 ] Tandis qu'en Allemagne, Wilhelm Bush dessine des histoires humoristiques mettant en scène deux petits garnements (Max und Moritz, 1865), paraissent plusieurs journaux proposant des histoires illustrées: Fligende Blätter (1844), Münchner Bilderbogen (1845), Simplizissimus, etc. Au cours de ce siècle, un peu partout en Europe se multiplient les journaux illustrés avec des histoires en images tant en Pologne qu'au Portugal en passant par les Pays-Bas et la Finlande. [fig. 6] De l'autre côté de l'Atlantique, les États-Unis montrent un certain retard dans le développement de la bande dessinée par rapport à l'Europe. Mais déjà, en 1842, y circule une traduction du Monsieur Vieux-bois de Töpffer : The Adventures of Mr. Obadiah Oldbuck. C’est à la fin du 19e siècle, dans les journaux satiriques Puck (créé en 1880), puis Judge et Life (en 1883), que paraissent les premiers dessins humoristiques d'auteurs qui marqueront plus tard l'histoire de la BD: Richard Outcault, Frederick Opper, James Swinnerton, etc. Ces dessinateurs, dignes héritiers des caricaturistes anglais, utilisent déjà dans leurs dessins le phylactère pour la retranscription des dialogues. [fig. 7] Dès 1892, Swinnerton produit pour le San Francisco Examiner une bande dessinée mettant en scène des animaux, Little Bears and Tigers. Mais c'est le Yellow Kid de Richard Outcault qui, en 1896 dans les pages dominicales du New York World, lance définitivement la mode des bandes dessinées en Amérique. Faire lien vers la page suivante : Les débuts de l’imprimerie au Québec Bas de vignettes Fig. 1 : Un extrait de la série de gravures An Harlot’s Progress de William Hogath, 1733. Fig. 2 : Au 18e siècle (entre 1780 et 1800), Rowlandson introduit le phylactère dans les séries de gravures narratives.. Fig. 3 : Les images d’Épinal ont circulé partout en France et en Europe, mais aussi en Amérique du Nord; certaines planches ayant été traduites en anglais pour le marché américain. Fig. 4 : Un extrait de Les Amours de M. Vieux-Bois par Rodolphe Töpffer. Dessiné en 1827, ce récit a été publié originellement à Genève en 1837. Fig. 5 : Trop belle! par Doës planche publiée dans le journal Le Chat noir en 1888. Fig. 6 : Une planche de Wilhelm Bush publiée dans le journal satirique allemand Münchner Bilderbogen Fig. 7 : Couverture du numéro de décembre1896 de Judge. Illustration d’Hamilton. Chapitre 1 : Les précurseurs 1ère partie : Les débuts l’imprimerie au Québec (intro) Les premières caricatures connues réalisées en Nouvelle-France sont l'œuvre d'un officier de l'armée britannique lors de la Conquête (1759). Le marquis George Townshend, général de brigade, se paye en douce la tête de son supérieur le général Wolfe pendant la campagne qui mène à la conquête de la Nouvelle-France. On peut voir aujourd'hui ces caricatures, à diffusion très restreintes, au musée McCord de Montréal. [fig. 8] Avant la Conquête, il n'y avait aucune imprimerie en Nouvelle France; un édit royal l'interdisant. Le premier journal publié dans la province de Québec est bilingue et paraît le 21 juin 1764, c'est La Gazette de Québec - The Quebec Gazette. La Gazette est imprimée par William Brown, un écossais, que Benjamin Franklin (physicien, journaliste et député du congrès américain) a convaincu de venir s'établir en Nouvelle France. Le but de Franklin est de faire circuler la notion d'indépendance des colonies face à l'Angleterre -- la mère patrie -- ainsi que les nouvelles idées venues de France : celles des Encyclopédistes et des philosophes des Lumières qui mèneront aux révolutions française et américaine. C'est également Benjamin Franklin qui est à l'origine de l'établissement de la première imprimerie francophone d'Amérique du Nord. En 1776, l'imprimeur Fleury Mesplet, d'origine marseillaise, quitte Philadelphie et s'établit à Montréal sur recommandations de Franklin et du congrès américain. Mesplet publie dès 1777 l'Almanach curieux et intéressant puis, à partir de 1778, le premier journal francophone unilingue d'Amérique, La Gazette du commerce et littéraire pour la ville district de Montréal. Tout comme La Gazette de Québec, ce journal est illustré au moyen de gravures. Un des premiers graveurs de la province John George Hochstetter, venu d'Allemagne, travaille pour La Gazette de Québec mais réalise également de nombreuses illustrations pour The Quebec Almanack - L'Almanach de Québec (1791) et le Le Magasin de Québec - The Quebec Magazine (1792). (sous-titre) La première bande dessinée à bulles La première affichette connue imprimée en Nouvelle-France est également la plus ancienne bande dessinée à bulles dont nous avons relevé la trace. Elle date de 1792. Œuvre d’un artiste anonyme (peut-être le dénommé Hochstetter cité plus haut), l’affichette de 35 x 24 cm, se présente comme une satire politique des partis qui s’affrontent lors des toutes premières élections tenues au Canada. Justement intitulée À tous les électeurs, cette affiche est divisée en deux parties égales. À gauche, un grand dessin parsemé de phylactères représente le port de Québec et expose les avantages et bienfaits reliés à l’élection du parti des marchand. [fig. 9] La partie droite de l’affiche est, quant à elle, divisée en trois cases. Les deux premières cases décrivent des situations où les avocats profitent des plus démunis de la société (personnes âgées, orphelins) et instillent dispute et rancœur au sein des familles. Tandis que la troisième case, présente deux citoyens discutant du tort fait à la société par les avocats. Les dialogues sont tous inscrits dans des bulles et si le fil narratif est mince, il n’en demeure pas moins que nous avons affaire ici à un véritable récit étalé sur trois cases. Cette bande dessinée demeure un cas unique pendant plusieurs décennies. Toutefois, on retrouve de plus en plus souvent des caricatures comportant des phylactères. Ainsi, on attribue à William Augustus Leggo, illustrateur pour Le Journal de Québec, la paternité d’une des premières caricatures francophones avec phylactères : Ménagerie annexionniste. Imprimée vers 1850, cette caricature représente les membres du Parti annexionniste et leur chef, le peintre Joseph Légaré s’exprimant à l’aide de phylactères. Au cours des années suivantes, le phylactère fera son apparition dans les dessins d'humour et, de plus en plus fréquemment, dans les publicités. [fig. 10] Faire lien vers page précédente : Introduction : Les origines de la bande dessinée Faire lien vers page suivante : Naissance des journaux satiriques Bas de vignettes Fig. 8 : Vice-roi d’Irlande, marquis, général de brigade, aquarelliste et caricaturiste amateur, George Townshend est un des premiers à introduire la caricature politique en Angleterre. Fig. 9 : À tous les électeurs, anonyme, affichette imprimée à Québec vers 1792. Fig. 10 : La Ménagerie annexioniste, attribuée à William Augustus Leggo (1830-1915), est la plus vieille caricature politique avec phylactères publiée au Canada français, vers 1850. Chapitre 1 : Les précurseurs 2e partie : Naissance des journaux satiriques (intro) La seconde moitié du 19e siècle est des plus mouvementé au Québec, sur les plans politique, social et économique. La révolution industrielle bouleverse le monde occidental, et le Québec n'y échappe pas. Jusqu'alors d'essence rurale, la société canadienne-française se modernise et s'industrialise progressivement. Comme les usines et les industries se concentrent dans les grandes villes, on voit un exode massif des campagnards vers les grands centres urbains. En 1851, la population de Montréal est de 57 715 habitants (15 % de la population québécoise), cinquante ans plus tard, en 1901, on y retrouve 267 730 habitants, soit 36 % de la population de la province. Cependant, l'exode ne se fait pas que vers les villes, puisque plusieurs centaines de milliers de Canadiens français émigrent dans le nord des États-Unis pour tenter d'y trouver de meilleures conditions de vie et jouir d'une plus grande liberté. Le Québec est alors divisé entre les libéraux, représentés par l'Institut canadien, et les ultramontains, appuyés par l'Église. Si les premiers veulent moderniser la société québécoise, entre autres par l'instauration d'institutions démocratiques et l'instruction obligatoire, les seconds voient en tout changement l'amorce des pires catastrophes. Le clergé catholique s'est toujours opposé à l'instruction obligatoire. Il réussit même à faire abolir le ministère de l'Instruction publique en 1875, si bien qu'en 1911 un tiers des enfants d'âge scolaire n'ont jamais franchi les portes de l'école. Le Québec est alors la province canadienne qui compte le plus grand nombre d'analphabètes. L'opposition des courants de pensée, libéraux et ultramontains, se reflète dans les journaux qui voient alors le jour : le Quebec Mercury (1805) auquel Le Canadien (1807) donne la réplique, La Minerve (1826), Le Journal de Québec (1842), etc. C'est dans cette presse d'opinion qu'apparaissent les premières caricatures. (sous-titre) Le Crapaud, Le coq, Le Perroquet, Le Cochon… De bien drôles d’animaux ! La satire étant une arme politique et sociale redoutable, la publication de journaux humoristiques et contestataires, abondamment illustrés, prolifère dans les années qui suivent. Dès 1837, Napoléon Aubin fonde à Québec Le Fantasque, petite feuille hebdomadaire qui prend le parti de tout traiter à la blague. Entre 1844 et 1900, plus de 70 périodiques paraissent, puis disparaissent à Montréal, à Québec et ailleurs dans la province. Rien qu’au cours de l’année 1878, pas moins de neuf périodiques satiriques paraissent: Le Farceur, Le Cancan, Le Crapaud, Le Menteur, Le Coq, Le Perroquet, The Punch, Le Diable à quatre et Le Cochon. Certains titres disparaissent, puis sont repris par un nouvel éditeur parfois dans une autre ville. C’est le cas notamment du Fantasque publié originellement à Québec en 1837 et en 1857, puis à Ottawa en 1879; du Charivari canadien (le premier à être illustré) à Montréal en 1844, puis à Québec en 1868, du Grognard à Québec en 1862, puis à Montréal en 1881 et du Bourru à Québec en 1862, puis à Longueuil en 1885. D’autres journaux se livrent une concurrence directe et féroce, s’apostrophant dans leurs pages respectives tels La Scie, La Lime et La Mascarade, tous trois publié à Québec en 1863. [fig. 11] Parmi les autres titres, citons Le Sauvage (1847); Le Scorpion (1854); The Gridiron (1859); Le Loup-garou (1861); La Guêpe, Le Passe-temps et Le Grognard (1862); Le Perroquet et La Scie illustrée (1865); L’Électeur et Le Bourdon (1866); La Sangsue (1867), Les Guêpes (1870); Le Réveil (1871); Les Nouvelles guêpes (1872); Le Canard (1877); Le Fanal, Le Carillon, Le Vrai Canard, Le Pétard et Le Castor (1879); Le Grognard (1881); L’impartial et Le Bavard puis Le Vrai bavard (1882), Le Lutin (1884); La Trompette, La Sentinelle et Le Bourru (1885); Le Violon (1886); Le Godendard (1889); Le Coq (1891); Le Feu-follet et Le Vrai loup-garou (1892); Le Figaro (1895). Ces premiers périodiques humoristiques sont souvent éphémères et ne durent parfois que le temps d'un seul numéro de quatre pages. C'est malgré tout dans leurs pages que l'on retrouve les premières bandes dessinées muettes et légendées québécoises ainsi que, déjà, quelques bandes françaises ou anglaises. Dans Le Scorpion, publié à Montréal en 1854, n’a-t-on pas la surprise de rencontrer quelques illustrations inspirées directement de L’Histoire de M. Vieux-bois de Rodophe Töpffer! Le graveur québécois s’est-il inspiré de la version originale suisse diffusée en France, de sa traduction britannique ou de l’édition américaine? Le Québec ayant des rapports commerciaux tant avec l’Europe qu’avec les États-Unis d’Amérique, il est difficile de le savoir. [Fig. 12] Les 5 et 17 novembre 1865, paraît dans La Scie Illustrée de Québec une bande gravée sur bois, avec texte sous l'image, intitulée Tribulations d’un cadet qui énumère les désagréments du camp militaire de Laprairie. En 1866, paraît Baptiste Pacôt. Cette histoire à suivre, attribuée au sculpteur Jean-Baptiste Côté, raconte les tristes exploits d'un fonctionnaire fort peu zélé. Il est toutefois nécessaire de préciser que seul le second épisode, paru le 16 mars 1866, peut s’apparenter à une histoire en images. Les autres chapitres sont plutôt des textes humoristiques agrémentés de quelques dessins. [fig. 13, 14 et 15]. En 1868, Le Charivari canadien de Québec fait paraître une longue BD légendée de Nemo intitulée La vie d’étudiant. Publiée les 17, 24 et 31 juillet, le 14 août et le 4 septembre, cette BD, gravée sur bois, raconte en 20 tableaux les déboires de Benjamin Gigot, jeune homme indolent qui préfère le vin et les femmes à ses cours de droit. Le 9 octobre, paraît une autre bande du même auteur : La vie de crosseur. Il s’agit bien sûr des « exploits » d’un joueur de crosse! [fig. 16] Au tournant du siècle, le lecteur canadien-français peut se procurer chez son libraire de petits albums à couvertures souples qui rassemblent des dessins humoristiques publiés précédemment dans les journaux satiriques, de même que des œuvres inédites. Parmi ces albums, notons L’album drolatique du journal Le Farceur, vers 1878, extrait du journal du même nom, par Henri Julien; En roulant ma boule par Raoul Barré en 1901; Nos p'tites filles en caricatures, tiré du journal Le Taon, par Joseph Charlebois en 1903; Le Prince de Galles aux fêtes du 3e centenaire de la fondation de Québec en 1908, Monsieur Gouin voyage et Montréal Juif : dessins gais en 1913, tous trois également par Joseph Charlebois; et Nos amis les québécquois par Charles Huard en 1913. [fig. 17] Faire lien vers page précédente : Les débuts de l’imprimerie au Québec Faire lien vers page suivante : Hector Berthelot, Le Canard et le Père La Débauche Bas de vignettes Fig. 11 : Une BD gravée sur bois en couverture de La Scie du 7 janvier 1865.] Fig. 12 : Topffer au Québec! Une gravure sur bois directement inspirée d’un dessin du précurseur suisse publiée dans Le Scorpion le 12 août 1854. Fig. 13 : Tribulations d’un cadet, BD légendée gravée sur bois et publiée dans La Scie illustrée du 5 novembre 1865. Fig. 14 : La Scie illustrée, 16 mars 1866 (attribué à Jean-Baptiste Côté). Si le chapitre 3 de Baptiste Pacot peut donner l’apparence d’une BD légendée… Fig. 15 : … Les autres parties du récit démentent clairement cette illusion. La Scie illustrée, 23 mars 1866. Fig. 16 : La Vie d’étudiant par Nemo (pseudonyme probable d’Hector Berthelot), Le Charivari canadien, 17 juillet 1868.] Fig. 17 : En roulant ma boule par Raoul Barré publié en 1901 par la Librairie Déom Frères. C’est le seul album connu de Barré. Chapitre 1 : Les précurseurs 3e partie : Hector Berthelot, Le Canard et le Père La Débauche De tous les journaux satiriques du 19e siècle, Le Canard est sans conteste celui qui a accordé le plus de place à la bande dessinée. Le Canard, fondé par Hector Berthelot en 1877, publie, dès ses premiers numéros, de nombreuses bandes dessinées légendées ou muettes, parfois à suivre, de même que des dessins d'humour et des caricatures avec phylactères. Il arrive fréquemment que les BD publiées ne présentent que des silhouettes de personnages donnant un côté « ombres chinoises » au récit. Signalons que si les bandes dessinées ne sont presque jamais signées, il n’en est pas de même pour les caricatures. [fig. 18, 19, 20 et 21] Au fil des années, l’équipe de caricaturistes du Canard se compose de Berthelot lui-même, d’Henri Julien, d’Arthur G. Racey, d’Albert-Samuel Brodeur, puis, plus tard, d’Edmond J. Massicote, d’Alonzo Ryan, d’Albéric Bourgeois (qui y signe Passe-poil ou É. Alédon) et de quelques autres. Berthelot rédige seul presque tout le contenu du journal. Les caricatures non signées sont de lui et les gravures sur bois sont réalisées par Vital Cassan. Graveur et dessinateur Vital Cassan réalise de nombreuses caricatures et gravures pour La Lumière de l’ouvrier, Le Cochon, Le Crapaud, Le Fanal, etc. Il est ainsi possible que Berthelot soit l’auteur des premières BD publiées dans Le Canard. (Fig. 22) C'est dans le Canard qu’Hector Berthelot crée, le 9 novembre 1878, le personnage de La Débauche (puis Ladébauche en un seul mot) afin de signer des articles satiriques. Dans l’édition du 9 août 1879, Ladébauche paraît dans une caricature réalisée par Berthelot. Le personnage devient rapidement la mascotte du journal et est repris par presque tous les collaborateurs. En 1904, dans La Presse, Joseph Charlebois, puis Albéric Bourgeois adapteront successivement Le Père Ladébauche en bandes dessinées. Bourgeois collabore à cette époque aux deux journaux et si dans La Presse, il réalise en BD les aventures du Père Ladébauche, il rebaptise celui-ci Baptiste dans Le Canard (plus tard dans La Presse, le personnage prendra le nom de Baptiste Ladébauche). (fig. 23) Malgré le succès de sa feuille (le tirage passe de 500 exemplaires à 15 000 en 18 mois!), Hector Berthelot vend Le Canard à l’éditeur Godin, Mondon et Cie en 1878. Toutefois, il en demeure le rédacteur en chef. Après s’être brouillé avec l’éditeur, Berthelot fonde Le Vrai Canard en août 1879. Malheureusement, les lecteurs confondent les deux journaux et Berthelot doit changer le nom de sa nouvelle publication pour la rebaptiser Le Grognard. (fig. 24) Au fil des ans, Berthelot fonde plusieurs petits journaux sur le même modèle (des textes humoristiques et des satires politiques, des rébus, des caricatures, des dessins humoristiques ainsi que des bandes dessinées légendées), tels Le Bourru, Le Violon puis L’Iroquois. Le Père Ladébauche suit Berthelot dans ces journaux tout en poursuivant une existence parallèle dans Le Canard. Ce qui provoque quelques escarmouches entre les diverses publications. Signalons que Le Canard change de nom de 1888 à 1893 et devient Le Passepartout. En 1893, Berthelot s’associe à un nouvel éditeur, A. P. Pigeon, et reprend la direction du Canard. Faire lien vers page précédente : Naissance des journaux satiriques Faire lien vers page suivante : Les BD du Canard Bas de vignettes Fig. 18 : Bandeau du journal satirique d’Hector Berthelot, Le Canard. fig. 19 : Actualité, la plus vieille BD légendée gravée sur bois publiée dans Le Canard du 28 décembre 1877. fig. 20 : Au jardin Viger, une tragédie en trois actes, non signée, Le Canard, 15 novembre 1884. fig. 21 : Les Gamins et la fronde, BD muette non signée, publiée dans Le Canard le 21 février 1885. fig. 22 : Sans titre par Vital Cassan, Le Fanal, 24 mai 1879. fig. 23 : Naissance graphique du Père Ladébauche due à la plume d’Hector Berthelot dans Le Canard du 9 août 1879. fig. 24 : Entête du journal Le Grognard par Hector Berthelot. Le Grognard a été publié de 1881 à 1884. Chapitre 1 : Les précurseurs 4e partie : Les BD du Canard La plupart des BD publiées dans les premières années du Canard sont muettes ou légendées. Parfois, une histoire publiée en page couverture peut se poursuivre pendant quelques semaines [fig. 25 - Le Canard publie régulièrement de BD en page couverture. Ici, L’Ivrogne, non signée et publiée en trois parties du 9 décembre au 23 décembre 1882.]. Toutes ces bandes ne sont pratiquement jamais signées. Il est donc impossible de certifier leur origine sans l’ombre d’un doute. Aussi, certaines sont peut-être d’origine française ou britannique. Il est fréquent à cette époque de retrouver des bandes étrangères dont les légendes ont été adaptées afin de prendre une couleur locale. Le 22 septembre 1883, paraît Lâchez-nous!, le plus ancien prototype de bande dessinée à bulles publié dans un journal que nous connaissions L'argument en est très simple : la bande dépeint la lassitude puis l’énervement qui envahit un auditeur devant une chanson en vogue (J’attends de la cantatrice Emma Albani, une Céline Dion de l’époque victorienne!) trop souvent entendue. Les cinq vignettes de la séquence narrative non signée sont entourées d'une seule grande case, mais elles comportent des ballons dans lesquels on retrouve du texte et des notes de musique symbolisant la mélodie de la chanson. Il s’agit toutefois d’une exception dans les bandes publiées à cette époque. (Fig. 26 + fig. 27) Qu’elles soient muettes ou légendées, le BD du Canard présentent des gags visuels très simples. Il s’agit bien souvent de scènes urbaines où des dandys et des bourgeois en prennent pour leur rhume. Insérées dans les colonnes du journal, ces BD se lisent de haut en bas et de gauche à droite. Il n’est pas rare de les voir intercalées entre deux articles, commençant au milieu d’une colonne et se poursuivant dans celle d’à côté. (fig. 28, 29, 30, 31 et 32) À la fin des années 1880 (vers 1886-1888), bien après le départ de Berthelot et de son équipe, Le Canard présente de sérieuses lacunes sur le plan graphique. À plusieurs reprises, des BD publiées précédemment dans d’autres journaux, tel Le Farceur, sont recyclées dans Le Canard. Ainsi, dans certains cas, de nouvelles légendes placées sous des illustrations connues donnent à lire une toute nouvelle histoire .Parfois, aussi, on assemble des images extraites de diverses bandes (et par conséquent réalisées par divers auteurs) pour créer un récit original pour le moins hétéroclite. (fig. 33, 34, 35 et 36) À partir de 1907, des BD muettes et légendées d’origine française paraissent régulièrement dans les pages du Canard. Au fil des semaines nous voyons apparaître les signatures de plusieurs auteurs français du début du 20e siècle : Benjamin Rabier, Henriot, Henri de Sta, P. Dous Y’Nell, Falco, Th. Barn, O’Galop, G. Omry, B. Moloch, J. Depaquit, Norwins et autres. Au cours de cette même période, le caricaturiste, Alonzo Ryan, réalise plusieurs BD éditoriales comprenant des bulles tout en étant accompagnées de légendes. Ces BD ne sont pas divisées en cases et présentent parfois un amalgame d’illustrations sur un thème. (fig. 37) (sous-titre) La Barbiche, Ti-Zef et les autres : Les séries du Canard C’est en 1922, que paraît la première série de bande dessinée présentant un personnage récurrent : Les Aventures illustrées de Labarbiche. Œuvre de Jos Bernard, cette série paraît sous forme de strips hebdomadaires du 26 février 1922 au 13 août de la même année. Puis, après quelques mois d’interruption, du 7 janvier au 11 février 1923. Jos Bernard délaisse alors le personne au profit d’une nouvelle série : Les exploits illustrés de M. Max et Madame Céline qui paraît du 18 février au 19 août 1923. Mais la série vedette du Canard est sans conteste Les Aventures de Ti-Zef par Arthur Durocher. Pendant plus de dix ans, de 1922 à 1932, cette série a enluminé la couverture arrière du journal. (fig. 38, 39, 40 et 41) Au cours des années 1933 et 1934, Le Canard publie plusieurs BD légendées françaises réalisées par Asy, Ed. Ward, Th. Barn, Ymer, Val, Somyer, S. Pania, Falco, Thomen et Luc Leguey. Contrairement aux BD publiées jusqu’ici, ces histoires sont des récits d’aventures (policières ou exotiques). On retrouve toutefois les fameuses publicités en bandes dessinées pour la bière Black Horse réalisées par Arthur G. Racey. (sous-titre) Les multiples incarnations du Canard Le Canard cesse de paraître le 22 juillet 1934. Toutefois, il revient sur une base bimensuelle en octobre 1949. Albert Chartier fait alors partie de l’équipe d’illustrateurs tandis que Jean-Charles Harvey en est le directeur. Cette mouture du Canard ne publie pas de bandes québécoises : on y retrouve plutôt des dessins d’humour américains et européens (Fred Neher, Pouzet, Dick Turpirio) et des traductions de deux séries américaines distribuées par les syndicates : Gisèle et Luce et Horace (par McArthur). Il disparaît de nouveau le 1er janvier 1950, après seulement huit livraisons. (fig. 42) Le Canard revient encore une fois en 1957, offrant des dessins d’humour étrangers et des photos d’effeuilleuses, mais aucune bande dessinée. En mai 1973, le caricaturiste Robert La Palme et Léon A. Robidoux (auteur d’une biographie d’Albéric Bourgeois) tentent de relancer le journal sous le titre Le Canard québécois. Entouré des caricaturistes et illustrateurs Normand Hudon, Gilles Tibo, Jacques Lorain, Sauvé et Roland Pier, La Palme propose un journal satirique abordant plusieurs des aspects de la société : politique, sports, spectacles, etc. Une seule BD y paraît, Rodolphe par Jean Bernèche. Mais, c’est un échec : Le Canard québécois cesse de paraître après la sortie d’un second numéro (juin/juillet 1973). (fig. 43 et 44) Toutefois le journal de Berthelot est coriace et n’a pas dit son dernier mot. En mai 1976, Le Canard revient, cette fois sous la direction du chanteur, animateur et humoriste Jacques Normand. Cette version reprend en grande partie la formule du Canard de La Palme. On y retrouve de multiples caricatures, des articles satiriques sur la politique et le monde du spectacle, mais également une chronique sur la bande dessinée par Léon A. Robidoux. Parmi l’équipe d’illustrateurs et caricaturistes réguliers citons Lurie, Carpentier, Roland Pier et Raynald, ainsi que la participation occasionnelle de Mira Falardeau et de Raymond Parent. Gérard, Pol (Deux fois rien), Edith Blake (Minute) et Michel Lauzière (plus connu en tant que membre du duo humoristique les Foubrac) réalisent quelques BD. Dès le quatrième numéro (semaine du 15 au 21 août 1976), Le Canard est offert en supplément dans La Patrie. On y retrouve sensiblement la même équipe d’illustrateurs, mais aucune mention de réacteur en chef. Mélangeant articles inusités et cocasses, ainsi que bandes dessinées, dessin d’humour et caricatures ce supplément paraît d’abord sur 16 pages puis douze. Lorsqu’il disparaît en janvier 1977, il n’occupe plus que deux pages de La Patrie. (Fig. 46) Aujourd’hui, l’esprit du Canard survit dans le mensuel Le Couac (en hommage à une chronique populaire du Canard), journal satirique et politique fondé par Jean-François Nadeau en octobre 1997, et dans le magazine humoristique Délire qui offre en supplément Le Canard délirant depuis janvier 2002. Faire lien vers page précédente : Hector Berthelot, Le Canard et le Père La Débauche Bas de vignettes Fig. 26 : Lâchez-nous!, non signé, Le Canard, 22 septembre 1883. Le plus ancien prototype de BD à bulles publié dans un journal québécois. Le gag fait référence à la chanson J’attends, de la cantatrice québécoise de réputation internationale Emma Albani, en tournée au Québec à ce moment-là. Fig. 27 : Emma Albani (1847-1930). De son vrai nom Emma Lajeunesse. Née à Chambly, cantatrice célébrée à travers l’Europe et l’Amérique, admirée de Gounod et amie de la reine Victoria. Portrait paru dans L’Opinion publique le 29 mars 1883. fig. 28 : Un mal de dents, non signé, Le Canard, 8 novembre 1884. Fig. 29 : Scènes de la vie cruelle, non signé, Le Canard, 31 janvier 1885. Fig. 30 : À qui mal veut mal arrive, non signée, Le Canard, 7 février 1885. , Fig. 31 : En 1885, une épidémie de variole décime Montréal, la décision du maire Honoré Beaugrand d’ordonner la vaccination provoque des émeutes dans la ville. Un cas de picote, non signé, Le Canard, 31 octobre 1885. Fig. 32 : BD sans titre, non signée, publiée dans Le Canard du 14 novembre 1885. Fig. 33 : Une attaque nocturne, BD publiée originellement dans Le Farceur le 17 novembre 1883… Fig. 34 : … reparaît, dans Le Canard du 25 décembre 1886, dans une version tronquée et… Fig. 35 : … puis une seconde fois, après ajouts de cases et modification des légendes et de la mise en page, le 17 septembre 1887,sous le titre Changements à vue!. Fig. 36 : Le « syndrome de Frankenstein ». Voyage illustré de notre artiste « Passepartout » à la convention de Nashua. Cette BD, qui s’étale sur trois pages, est composée d’images extraites de diverses BD précédemment publiées. Passepartout, 7 juillet 1888. Fig. 37 : Le Monopole du téléphone, Alonzo Ryan, Le Canard, 29 avril 1905.] Fig. 38 : Les Aventures illustrées de Labarbiche de Jos Bernard. Le Canard, 28 mai 1922.] fig. 39 : Les Exploits illustrés de M. Max et Madame Céline de Jos Bernard. Le Canard 22 juillet 1923. Fig.40 : Les Aventures de Ti-Zef, Le Canard, 16 avril 1923.] Fig. 41 : Une couverture du Canard par Albert Chartier. Le Canard, 1er novembre 1949. Fig. 42 : Couverture du Canard du 21 septembre 1957. Le bandeau est le même qu’en 1895, mais recouvert d’une masse de noir. Fig. 43 : Illustration de couverture par Normand Hudon. Le Canard québécois, no 2, juin/juillet 1973. Fig. 44 : Couverture du deuxième numéro du Canard dirigé par Jacques Normand, juin 1976. Caricature de Carpentier. Fig. 45 : Le Canard, supplément satirique et humoristique de La Patrie. Semaine du 5 au 11 septembre 1976. Fig. 46 ************************************* Timothée par Albéric Bourgeois - 1904La bande dessinée québécoise voit le jour au début du XXe siècle, dans les quotidiens montréalais. Dès 1900, Morissette publie Petit chien sauvage et savant, gag visuel sans case ni texte, dans Le Canard. Le Père LadébauchePuis, en décembre 1902, Raoul Barré fait paraître dans La Presse une courte histoire, également muette, en six cases : Pour un dîner de Noël. Mais c'est le 30 janvier 1904, dans La Patrie, qu'Albéric Bourgeois publie la première planche de la série Les Aventures de Timothée, c'est la toute première série de bandes dessinées d'expression française (21 ans avant Zig et Puce d'Alain Saint-Ogan en France et 29 ans avant Tintin d'Hergé en Belgique). Quelques semaines plus tard, La Presse, journal concurrent de La Patrie, fait à son tour paraître dans ses pages Les aventures de Ladébauche, dessinées par Joseph Charlebois. Le Père Ladébauche n'est pas un inconnu des lecteurs de La Presse, c'est le pseudonyme qu'utilise depuis 1878, Hector Berthelot un humoriste, journaliste et caricaturiste prolifique de l'époque, pour signer des textes satiriques dans plusieurs journaux. D'autres personnages à l'existence plus ou moins brève suivent dans les années subséquentes : M. Phirin Lefinfin par H. Samelart, la Famille Citrouillard par R. Béliveau, les Farces du petit cousin Charlot par Théodore Busnel, Les Contes du Père Rheault par Raoul Barré, etc.

La famille Citrouillard

Zidore par Albéric BourgeoisEn 1905, Albéric Bourgeois quitte La Patrie pour se joindre à l'équipe de La Presse où il reprend Le Père Ladébauche sous forme de chronique hebdomadaire en plus de réaliser une caricature quotidienne et plusieurs autres séries de BD éphémères (Toinon, Zidore, Lili, etc.). Timothée quant à lui voit dès lors ses aventures dessinées par Théodore Busnel qui lui fait entreprendre, en 1907, un voyage autour du monde. Tous ces personnages, aujourd'hui oubliés, n'ont malheureusement jamais été repris en albums.

Toutefois, les lecteurs québécois de l'époque pouvaient trouver, en kiosques ou en librairies, de petits fascicules de caricatures et de dessins humoristiques (de «dessins gais», comme on disait alors) réalisés par ces mêmes dessinateurs qui illustraient aussi les pages de fins de semaine des quotidiens. Une longue tradition de journaux satiriques, publiés dès la deuxième moitié du XIXe siècle, avait habitué les lecteurs québécois à l'humour illustré.

Des journaux, aux titres aussi évocateurs que Le Canard, La Scie, Le Perroquet, Le Farceur, Le Crapaud, Le Violon, Le Grognard et bien d'autres, proposaient dans leurs pages des satires politiques, des caricatures et des dessins d'humour. Dans ces journaux, de grands dessinateurs, tels Henri Julien, Hector Berthelot, André-Samuel Brodeur et Arthur G. Racey, ont fait leurs premières armes. Les premières histoires en images, ancêtres de la BD moderne, y ont aussi été publiées.

Entre les années 1878 et 1884, est publié le premier album de dessins humoristiques que nous connaissions, L'Album drolatique du journal Le Farceur par Henri Julien. Ce recueil de caricatures politiques propose une grande caricature par page, entourée d'autres plus petites, où le sujet est placé dans des situations cocasses. Songs of the By-Town CoonsHenri Julien récidive vers 1899-1900 : Songs of the By-Town Coons, autre recueil de caricatures, met en scène le premier ministre canadien sir Wilfrid Laurier et les membres de son cabinet. Déguisés en chanteurs noirs, ils miment des chansons satiriques composées par l'auteur. Les planches de pantomimes de Julien ont d'abord été publiées dans le quotidien montréalais The Montreal Daily Star avant d'être reprises en album. The Englishmen in Canada par Arthur G. RaceyD'autres petits albums regroupant des dessins originaux ou déjà publiés dans divers journaux paraissent au cours des années suivantes : En roulant ma boule de Raoul Barré (1901); The Englishmen in Canada d'Arthur G. Racey (1902); Nos p'tites filles en caricatures de Joseph Charlebois (1903); Les voyages de Ladébauche d'Albéric Bourgeois (vers 1907); Le Prince de Galles aux fêtes du 3e centenaire de la fondation de Québec (1908), La Bêche (1911), Monsieur Gouin voyage (1913) et Montréal Juif (1913) de Joseph Charlebois; Nos amis les Québécquois de Charles Huard (1913), etc.

En 1909, les journaux québécois commencent à publier régulièrement des comic strips américains. On y retrouvait déjà occasionnellement des dessins d'humour provenant de France et d'Angleterre, mais, bientôt, surtout à partir de 1916, année de création aux États-Unis des features syndicates, agences de distribution de BD, les planches américaines prennent toute la place. Leur quantité est telle que, dans les années 1940, la plupart des journaux les présentent dans les cahiers spéciaux de fins de semaine. Bouboule, par Albert ChartierDes suppléments couleurs de plusieurs pages paraissent alors dans La Patrie, Le Petit Journal, Le Photo-Journal et La Presse. Les plus grandes séries américaines, humoristiques et réalistes (Flash Gordon, Tarzan, Prince Valiant, Captain and the Kids, Mutt and Jeff, Mickey Mouse, etc.), La fille du Brouillard, par Odette Vincentainsi que quelques bandes européennes (Zorro, Les Pionniers de l'Espérance, Robin, etc.) défilent dans ces suppléments.

Par contre, bien peu d'auteurs québécois trouvent de la place dans ces suppléments. On y rencontre parfois les signatures d'Yvette Lapointe avec Les Petits espiègles (1933); de Vic Martin avec son Oncle Pacifique (1935-1945); de Tom Lucas avec le maladroit Casimir (1935-1945), d'H. Christin et sa Mère Jasette (1939-1951); d'Arthur Lemay qui reprend les Aventures de Timothée (1933); d'Albert Chartier qui fait sa première apparition dans le monde de la BD avec Bouboule (1935-1937) sur des scénarios de René Boivin et du couple Vincent (Rodolphe et Odette) qui signe plusieurs adaptations de romans de capes et d'épées (1941-1942), etc.

Casimir, par Tom Lucas

Benoni, J. Avila BoisvertDeux petits nains, de Paulin LessardD'autres auteurs sont publiés en marge de ces suppléments, dans les pages même des quotidiens et des hebdomadaires. C'est le cas de J. Avila Boisvert avec Benoni (1922), une bande quotidienne dans La Presse, d'Hector Brault avec Tom Brinfin et Dodolf (1942), une satire du mouvement fasciste dans Le Samedi, d'Eddy Prévost avec son strip humoristique Tipit, le chétif (1931-1933 puis 1936-1946) dans Le Petit Journal, de Paulin Lessard et ses merveilleux Deux petits nains (1947-1948), la première BD de science-fiction québécoise dans Le Progrès du Saguenay, de Roberto Wilson avec les Aventures de Robert et Roland (1956-1965), une série quotidienne d'aventures, dans L'Action Catholique, etc. Seule exception notable, la série Onésime d'Albert Chartier déloge Captain and the Kids des pages du Bulletin des agriculteurs en 1943 et y est encore publiée de nos jours!

Tom Brinfin

Il faudra attendre Le Jour et la coopérative Les Petits dessins, en 1974, pour voir un quotidien québécois publier exclusivement des BD locales.


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La section historique est réalisée grâce à la participation de Michel Viau.
Il est à noter que cette introduction est une adaptation Internet de l'introduction du livre BDQ,
de Michel Viau paru en 1999 aux Éditions Mille-Îles.
Les illustrations sont tirées d'images d'archives. © Michel Viau / BD Québec