Bien que le maire Ducharme ait annoncé le 11 décembre que les 180 albums bannis sur ses ordres seraient remis sur les rayons de la bibliothèque de Hull, la directive n'a été officiellement transmise que le 20 décembre à la bibliothèque, qui a à peine eu le temps de replacer les livres... avant de fermer pour les Fêtes. Afin d'assurer un minimum de surveillance, la Centrale gardera désormais tous les albums « lecteur averti » puisque les rayons BD pour adultes y sont situés en face du comptoir de prêt, contrairement aux autres succursales.
Cependant, cela ne signifie pas nécessairement que la politique de censure s'arrêtera là. Vu l'enthousiasme avec lequel les édiles la défendent, tout semble au contraire indiquer que celle-ci pourrait être proposée aux villes d'Aylmer, de Buckingham, de Gatineau et de Masson-Angers lors de leur fusion avec Hull en janvier. Et même si on élimine la clause exigeant que certaines BD soient conservées « dans une section à rayons fermés accessible par les employés(es) seulement », on ne sait toujours pas ce qui adviendra des autres clauses, comme celle qui spécifie par exemple que « Toutes les bandes dessinées de la section "Lecteur averti" seront soumises à un examen interne pour vérifier la pertinence de les maintenir dans notre collection »? Va-t-on brièvement remettre les volumes sur les étagères pour ensuite les éliminer un à un par le biais de cette réévaluation?
D'autre part, même si la politique entière est abolie, il est difficile d'accepter que le couperet tombe sur le directeur de la bibliothèque - qui avait pris la défense des livres lors des attaques initiales de Roseline Brien, et qui s'est toujours dit insatisfait de la politique que la Ville l'a forcé à appliquer. C'est bien beau de veiller sur nos intérêts, mais si on se retire dès qu'il est temps de défendre nos défenseurs, comment
pourra-t-on espérer qu'ils volent à notre secours la prochaine fois?
Je considère donc qu'il y a encore matière à réagir, surtout lorsque je lis les extraits suivants dans Le Droit :
« [Ducharme et Poirier] ont ouvertement blâmé la direction de la bibliothèque pour avoir mal appliqué une politique du conseil... "L'application qu'a faite la bibliothèque de notre politique, excellente au demeurant, ne respecte pas la liberté d'expression et peut s'apparenter à une forme de censure", a admis Mme Poirier, en indiquant qu'elle allait demander au directeur de la bibliothèque, Denis Boyer, de rectifier la situation. »
- « Les BD controversées retournent sur les étagères », 12 décembre 2001
« La Ville de Hull a confirmé, hier, que ce sont ni les élus, ni des bédéistes, qui ont choisi les 180 bandes dessinées mises à l'écart, mais plutôt des employés de la bibliothèque. M. Roux estime qu'ils ont mal fait
leur travail. »
- « Paul Roux nie avoir choisi les bandes dessinées mises à l'index », 13 décembre 2001
Que voilà une pernicieuse désinformation, puisque la politique votée par le Conseil municipal le 4 septembre 2001 était formulée d'une façon qui ne laissait aucune marge de manoeuvre à la bibliothèque. Je trouve même un peu suspect l'empressement que met Paul Roux à abonder dans le sens du maire et
blâmer le personnel de la bibliothèque - d'autant plus que, contrairement audit personnel, c'est seulement après l'annonce du retour des livres que Roux prend publiquement position contre leur mise à l'index, alors que le débat faisait rage dans sa propre ville depuis août 2000. (Je pourrais en dire autant de ce cher Sylvain Lemay, qui est responsable du programme BD à l'UQAH, écrit des textes pour le semestriel BD Le Scribe et siège avec Roux sur le comité organisateur du Rendez-vous international de la BD de Gatineau... Mais ça, c'est une autre histoire.)
Pour ce qui est de la parfaite innocence de Roux, je me permets un bémol. S'il est vrai qu'il n'a jamais prôné une mise à l'index, il savait cependant fort bien, quand la Ville l'a engagé à la suite des démarches de Roseline Brien, qu'il devait déterminer si des albums « contribuent ou non à banaliser la violence faite aux femmes ». Dans un tel contexte, il se devait de mesurer les conséquences de ses paroles et marcher sur des oeufs.
Or, qu'est-ce que Roux a répondu? Je cite le rapport que la Ville lui a commandé et dont elle m'a envoyé une copie : « La violence est banalisée dans le sens large du terme - et à différents degrés ». Dans le cas de Devine qui va morfler ce soir (un album Torpedo mis à l'écart à la suite de ses recommandations), il précise que la façon dont on doit traiter cette série est « de ne la rendre accessible qu'au public concerné ». Et dans le cas de Lupa, la louve, il va encore plus loin :
« La série "Attila... mon amour" est un exemple de mauvais goût poussé à l'extrême. Ici, la composante sexuelle est omniprésente, donnant l'image d'un passé où tous les protagonistes étaient tous [sic] victimes des mêmes tares, soit un caractère lubrique, servile ou vulgaire. Bien sûr, les Huns d'Attila et les Romains décadents du Ve siècle n'étaient pas des modèles de vertu, mais je doute fort qu'ils aient fait preuve d'autant de vulgarité que les personnages de Mitton qui, avec ses autres séries, semble se complaire dans cette atmosphère lubrique, sanglante et violente. [...] Si la série devait être censurée ou retirée des bibliothèques, ce serait plutôt pour son mauvais goût général et l'ensemble des idées et valeurs qu'elle véhicule et non pour la façon dont les femmes y sont traitées. Bref, une série qui ne
vole pas très haut. »
Doit-on s'étonner qu'après une telle condamnation, la série a non seulement été retirée des rayons, mais n'a même pas été inscrite dans l'index qui donne accès aux livres mis à l'écart?
Qu'on me comprenne bien : dans une critique purement littéraire, Roux aurait parfaitement eu le droit de conspuer ainsi l'oeuvre de Mitton, même si cette opinion n'est pas partagée par tout le monde (François Mayeux, l'autre évaluateur recruté par la Ville de Hull, y trouve « d'indéniables qualités historiques » et, pour ma part, j'y vois une fascinante saga et un modèle du genre rags-to-riches : à une époque des plus barbares, nous suivons le destin d'une femme qui avait tout contre elle en tant qu'esclave cédée par les Romains au pire sauvage de la planète - fine stratège, elle réussira
envers et contre tous à prendre le dessus sur ses tortionnaires de la façon la plus spectaculaire qui soit). Ce que j'affirme, c'est qu'il ne s'agissait PAS d'une critique comme tant d'autres. Quand on a le privilège d'être appelé comme témoin dans ce qui est ni plus ni moins un procès contre la bande dessinée en général, on ne dit pas des choses pareilles.
Roux ne s'est d'ailleurs pas arrêté là, puisqu'il conclut son rapport en ces termes :
« La solution idéale serait qu'il existe un organisme du genre de la Régie du cinéma où chaque album serait lu et classé en fonction de critères plus larges et plus précis que ceux qui existent actuellement dans les bibliothèques, à savoir les deux seules catégories BD jeunesse et BD adulte. »
Relisez tous les passages ci-dessus et dites-moi franchement : relèvent-ils plus de l'accusation ou de la défense? Quand on sait que les régies provinciales du cinéma ne se contentent pas de coter les films mais abusent régulièrement de leur pouvoir en interdisant certains d'entre eux (les plus récents cas étant Baise-moi et À ma soeur en Ontario), est-ce que la « solution idéale » de Roux nous rapproche ou nous éloigne de la censure?
Dans une lettre à Nathalie Petrowski datée du 12 décembre, Roux a beau dire, au sujet de la censure à Hull, « Je suis le premier à la reconnaître et, avec vous, à le [sic] dénoncer », on est en droit de se demander où et quand il a été le premier à protester, alors qu'il était justement LA personne la mieux placée pour le faire, que ce soit en tant qu'éducateur et
conférencier, chroniqueur BD pour Le Droit et Radio-Canada, porte-parole du Rendez-vous BD ou responsable du volet BD au Salon du livre de l'Outaouais.
Roux est en fait resté complètement silencieux, du dépôt de son rapport au printemps dernier jusqu'à l'annonce du retour des livres. Selon Guy Jean, le membre de la Commission permanente sur la culture qui lui avait commandé le rapport, il a même réitéré son plein accord avec la politique de la Ville lorsque le scandale a éclaté cet automne. Et lorsque son nom a enfin fait surface dans les médias, il s'est rangé du côté du maire pour nier toute responsabilité et blâmer les employés de la bibliothèque.
Désolé, Paul, mais comme dit le dicton, avec des amis comme ça, on n'a vraiment pas besoin d'ennemis.