25 novembre 2001

La honte de pogner
Par Steve Requin

       Bien que je suis en contact avec le domaine de la BD undergound / alternative / amateur depuis 1990, (je ne sortirai mon premier zine qu'en 1994) je ne comprendrai jamais le snobisme que l'on retrouve chez la plupart des bédéistes non-commerciaux envers ceux qui le sont. Comme si le fait d'être populaire et de faire de l'argent avec une BD signifiait automatiquement qu'elle n'avait aucune qualité. C'est vrai que quand on regarde les BD des deux séries les plus commerciales du Québec, soit La Vie qu'on Mêne et Gargouille... Bon, inutile d'en rajouter, je me suis déjà fait assez d'ennemis comme ça!

N'empêche que nous avons connus des séries qui étaient à la fois très bonnes et très populaires. Je pense à Red Ketchup et Jérôme Bigras qui atteignaient des sommets de qualité à tous les points de vue : Dessin irréprochable faisant preuve d'une grande maîtrise du dessinateur pour son art, le texte original, intelligent et bien travaillé. Malheureusement, eux non plus n'échappaient pas au qualificatif de kétaine de la part de presque tous les bédéistes amateurs que j'ai rencontré. Les deux seuls qui possédaient des albums de Ketchup et Bigras dans leurs bibliothèque ressentaient le besoin de se justifier en disant qu'en tant que collectionneurs de BD, ils se sentaient obligés de se procurer la première édition de ces albums. C'est tout!

Il y a quelques années de cela, un excellent bédéiste underground (Appelons le «Bob», je me suis fait assez d'ennemis comme ça!) m'a téléphoné pour m'engueuler parce que j'avais annoncé dans NewsBDQuébec qu'il avait été engagé par Safarir. Bob me disait qu'il planifiait y publier ses BD sous un autre nom afin que personne ne sache qu'il travaillerait pour eux. De toute façon, la seule raison pourquoi il publiait dans Safarir n'était que purement financière car il avait vraiment besoin d'argent. Bref, c'était parce qu'il n'avait pas le choix. Dans les mois qui ont suivis, les BD de Bob qu'on a pu voir dans Safarir ont conservé la même qualité graphique, la même qualité de texte et le même humour qui en faisait un bédéiste lu et apprécié dans le milieu du fanzinat. Pourtant, Bob ressentait le besoin de justifier le fait d'être publié dans le plus populaire de nos magazines de BD. Il avait peur de quoi, grand Dieu! De pogner? De faire de l'argent? De rehausser la qualité du magazine?

En quelque part, je considère que cette attitude est triste, voire pathétique. D'où ma question : C'est quoi l'estie de problème d'aimer et/ou de faire de la BD publiée, aimée et lue à grande échelle? Pourquoi est-ce que le simple fait d'avoir du succès doit forcément rendre kétaine et pourrie une BD qui, à faible distribution, aurait été vue comme étant géniale aux yeux des mêmes personnes qui aujourd'hui la dénigrent?

Cette manière de penser, je la trouvais stupide il y a onze ans et je continue de la trouver stupide maintenant!

Est-ce la jalousie qui fait que de tels préjugés existent ou bien quoi? Quand on n'arrive pas à avoir autant de succès qu'un autre et que l'on jalouse sa popularité secrètement ou non, c'est tellement plus facile de dire que si on ne pogne pas c'est parce qu'on fait exprès, c'est parce qu'on ne veut pas s'abaisser à faire dans la facilité du commercial. Malheureusement, c'est ce genre d'attitude qui donne inutilement la honte à quelqu'un qui pourrait réussir mais qui hésite par peur de perdre tout respect pour lui et son art. C'est ce genre d'attitude qui contribue à laisser la BD d'ici dans le ghetto dont elle a tant de mal à se sortir.

C'est vrai que ça peut être laxatif de voir que quelqu'un qui dessine comme un pied emputé de 4 orteils arrive à être publié mais est-ce une raison pour dire que tout ce qui est publié et aimé à grande échelle est kétaine et pourri?

C'est que les gens qui ont cette vision de la BD commerciale prennent le problème à l'envers. Imaginons un instant que la BD commerciale soit vraiment kétaine et pourrie. Au lieu de mettre dans la tête des bédéistes amateurs qu'ils vont devenir kétaines et pourris si leur oeuvre devient un succès, ne serait-il pas plus logique de penser que ces nouveaux talents et ces nouvelles séries vont justement contribuer à changer l'image de la BD commerciale pour le mieux?

Pourrie et kétaine, ce ne sont pas des faits, ce sont des opinions personnelles qui ne sont souvent basées sur rien de tangible. Le jour où on va seulement se soucier de faire de la BD et qu'on va mettre de côté tous les préjugés idiots qui ne font que nous dresser d'autres barrières dans un choix de carrière qui n'est déjà pas facile, alors là le bédéisme ne s'en portera que mieux.

Steve Requin