15 septembre 2001

World Trade Center
Les Yankees l'ont dans le c.. !
Par William Swift

       J'écris ces lignes quelques minutes après la fin des multiples diffusions des reportages internationaux sur les célébrations commémoratives dédiées aux disparus du WTC.

Tous, nous avons été abreuvé d'images, de témoignages émouvants, de scènes éprouvantes, avons probablement tenté d'exprimer une gamme d'émotions insoupçonnées jusqu'à maintenant. La stupeur, l'incompréhension, une tristesse indéfinissable puis peut-être la plus terrible de ces nouveaux sentiments : la peur. Entendons-nous bien : nous ne verrons probablement jamais sur le territoire nord-américain une armée offensive. Mais la peur que nous ressentons depuis mardi le 11 septembre vient de notre impuissance face à un mouvement et des croyances méprisées, notre complaisance silencieuse des actions des gouvernements occidentaux qui financent - ou ferment les yeux sur le financement - de ventes d'armes partout sur la planète afin de garder les conflits très loin de chez nous.

Mais voilà, on l'a répété tout au long de cette semaine : l'Amérique touchée au cœur de sa toute-puissance commence à connaître la peur. Autrement et très vulgairement dit : les Yankees l'ont dans l'cul! Des décennies de participation plus ou moins occulte à des conflits régionaux viennent de leur sauter à la figure. Et c'est là où, selon moi, le bât blesse : c'est que personne, strictement personne, aux USA ne veut seulement considérer sa propre responsabilité dans les attentats du WTC.

Détachons-nous un peu des analyses savantes et froides dont nous avons été gavées cette semaine. Je me permet de partager avec vous mes impressions sur un extrait de reportage diffusés mercredi, soit le lendemain des attentats. Extrait parce qu'il dévoile une angoisse par le biais d'images qui sont, à mon sens, assez frappantes et qui auraient un potentiel pour que l'Occident - et je dis bien l'Occident - fasse preuve dorénavant de plus de discernement dans son implication dans les conflits à l'étranger.

Au lendemain, donc, des attentats, une femme new-yorkaise est interrogée à la télévision. L'extrait que nous pouvons voir dure au plus 15 secondes. Hors les larmes et le désarroi touchant et évident de cette dame, ce sont les paroles qu'elle a dites qui doivent rester : «À partir de maintenant, j'ai peur. J'ai peur parce que je ne sais pas ce qui va nous tomber du ciel. J'ai peur parce que je ne sais pas si ma ville sera encore là demain matin, et moi non plus. C'est terrible de vivre dans cette incertitude.»

Ma réflexion spontanée a été de penser à tous ces peuples qui vivent cette incertitude au quotidien : aux Palestiniens qui ne savent quand leur village sera rasé; aux Israéliens qui ne savent s'ils reverront leurs enfants le soir en rentrant du boulot parce que leur bus scolaire aura été incendié; aux femmes afghanes à la merci de la volonté de n'importe lequel des hommes de leur famille. Et cette liste pourrait s'allonger indéfiniment. Très longue. Trop longue. Mon espoir dans cette épouvantable tragédie sera de voir les Américains commencer à faire pression auprès de leur gouvernement afin que ce dernier cesse d'exporter une machine de guerre et d'entretenir un climat de guerre cyclique à l'extérieur de leurs frontières.

Cet après-midi (vendredi 14), George W. Bush est sur le site de la tragédie. L'œil bleu perçant, vengeur, calculant les dommages et on lit le chapelet d'injures qu'il lance aux responsables de cet attentat. George W. Bush devient le Batman mondial du XXIe siècle. Il veut une vengeance sanglante et quasi-spontanée parce que sa cote de popularité vient de bondir de plus de 30 points - le seul équivalent précédent est son père au moment de la guerre du Golfe en 1991, passant en 24 heures d'un relatif 56% à plus de 86% d'appui populaire. Alors, W. Bush prend le sentier de la guerre et dicte ses conditions : plein pouvoir sur le congrès américain, 50 000 réservistes rappelés sous les drapeaux, des livraisons spéciales de pétrole et de kérosène en Espagne et dans l'océan Indien afin d'alimenter les opérations aériennes prévues, et un appui quasi-inconditionnel de la part des pays occidentaux. L'horreur, elle est là. Présente dans cette folle inconscience. Insidieuse parce que les chefs d'état ne veulent pas faire rempart à des actions de VENGEANCE - la riposte des Américains n'est rien d'autre que cela. 1

Les émotions font maintenant place à la politique. Mais la politique a besoin d'un train d'émotions qui permettront à l'opinion publique américaine de bénir toute action de «retaliation» que déciderait de prendre son gouvernement. Il n'est pas exclu de penser que les stratèges américains travaillent depuis le début de la crise à maintenir cet état vengeur présent dans l'idéologie américaine. Une question s'impose à nous, qui sommes extérieurs au système de pensée américain : que pouvons-nous faire, d'ici et d'ailleurs? Ne pas céder à la peur. Ne pas céder au chantage. Et surtout ne pas oublier l'histoire, le passé qui a démontré que lors d'événements similaires, la justification d'actions vengeresses ne pouvait trouver sa base que dans un combat du Bien contre le Mal. Ridicule : nous sommes le Mal pour pas mal de monde sur la planète. Ne l'oublions pas. N'oublions pas non plus les conséquences d'un acte de vengeance. À ce niveau de conséquences, prenons le conflit israëlo-palestinien qui en est le meilleur exemple. Chaque action militaire - que ce soit au Liban ou plus récemment dans les territoires occupés - des gouvernements israëliens a immédiatement trouvé réponse dans un action commando et/ou dans les jets de pierres de gamin pré-pubère palestinien. Et le lendemain, réponse des militaires israëliens. Et ainsi de suite. Et ça, c'est une logique dont on préfère l'origine.

La politique actuelle des États-Unis tend vers cette dynamique. Et je dois avouer que monsieur Jean Chrétien m'a beaucoup surpris cette semaine en répétant que le Canada participerait à l'effort de guerre américain SI ET SEULEMENT SI la culpabilité des coupables désignés serait nommément prouvée. Notre seule chance d'éviter une escalade de la guerre - je vous rappelle qu'un acte de guerre ne tient lieu que si un état souverain est formellement attaqué par un autre état souverain - est de continuer à démontrer une solidarité non pas avec les États-Unis, mais entre toutes les communautés ethniques, religieuses et sociales de la planète. Cette force humaine, démontrée cet après-midi partout sur la planète lors des nombreuses cérémonies commémoratives, est NOTRE force pour clamer le besoin humain de paix et de stabilité. Et pour ne pas céder à la peur.

L'attentat au WTC est terrible, inhumain, innommable. Il existe toutefois quelque chose d'infiniment plus terrible et extraordinairement inhumain, ce sont les conflits latents entre peuples qui ne cherchent ni à se comprendre ni même à s'apprivoiser. J'ai adoré les images de ces rabbins, imams, prêtres, bonzes et autres représentants des religions de la Terre marchant côte à côte dans les lieux de culte où se rassemblaient les décideurs politiques. Pour moi, c'est une image qui doit servir d'exemple à suivre et à cultiver. Chacun de nous a quelque chose à apporter lors de notre passage ici-bas. Ne gaspillons pas cette chance. S'il faut descendre dans la rue et réclamer de nos gouvernements un peu de jugeotte anti-guerrière, réclamons-la. Si les chefs d'états occidentaux ont répondu promptement à l'appel de G.W. Bush, c'est que l'opinion mondiale réclamait un appui moral aux Américains. C'est normal et salutaire, je n'ai aucun doute là-dessus. Mais il ne faut pas donner un appui aveugle face à l'éventualité d'un conflit qui s'avérera inégal et nécessairement injuste. Mais c'est à nous et à nous seuls de veiller à cette justice humaine.

En prenant acte et fait pour assurer une co-existence pacifique et tolérante avec l'Autre, chacun de nous, dans l'optique de ce réveil tragique, pourra peut-être alors sensiblement changer l'attitude guerrière des États-Unis, dont les citoyens vont - on peut l'espérer - commencer à réfléchir à leur irresponsabilité. 2

Hommage aux innocents tués inutilement au nom d'une idéologie, quelque qu'elle soit.

Hommage aux morts.

Mais surtout hommage aux vivants que nous sommes. Puisque nous seuls avons dorénavant le devoir et la responsabilité de préserver la paix et l'amitié. Et que nous seuls, et non les morts du WTC, auront à vivre avec les conséquences de ces attentats.

William Swift

  1. À titre complémentaire, lire l'éditorial du quotidien Libération (France) du samedi 15 septembre 2001 (www.liberation.com/ny2001/actu/20010915samb.html)

  2. Voir à ce sujet un éditorial du Toronto Star, rubrique Opinion 14 septembre : An American pleads for tolerance
    (www.torontostar.com)